"Back
to the USSR"
par
Aleksandra Manukjan
Née en 1980, Aleksandra Manukjan est journaliste pour “La
jeunesse d’Estonie” et DJ sur Radio 4, la radio nationale.
Elle vit à Tallinn.
Je me souviens. J’attendais depuis plus d’une demi-heure debout
dans une queue longue, très longue, presque sans fin. C’était
la file réservée aux citoyens qui n’appartenaient pas à l’Union
européenne. Cela se passait à l’aéroport de Bruxelles.
Je regardais les gens qui passaient avec allégresse la ligne de contrôle
des passeports. Une ligne pour les « Citoyens de l’UE » qui
n’avaient qu’à montrer leurs papiers aux douaniers tout
sourire. Ce fut ma première proche rencontre, la plus évidente
sur la différence entre « eux » et « nous ».
J’étais alors extrêmement jalouse des Européens
: ils n’avaient aucune restriction, libres de passer de la France au
Danemark, de l’Espagne à la Suède et ainsi de suite.
Même en allant en Lettonie voisine, j’étais obligée
de passer par un contrôle de papiers ennuyeux que je trouvais au passage
assez humiliant.
Et plus que tout, je détestais le fait que personne en Europe ne sache,
de fait, où se trouvait l’Estonie. « D’où venez-vous
? » « Je viens de Tallinn ». « Oh, je vois, d’Italie ». « Non,
je viens d’Estonie ». « Ah, l’Espagne » « Mais
non!!! Je viens d’Estonie, le pays entre la Finlande et la Russie ».
Plus nous avons été proches de rejoindre l’UE, moins
j’ai eu ce genre de problèmes. Grâce aux excellentes sources
d’information qui se trouvent en Vieille Europe, la plupart des Français
et des Britanniques connaissaient déjà la situation géographique
de mon tendre pays post-soviétique. Ils savaient aussi que les gens
là-bas ne vivaient pas dans des caves, qu’ils avaient des téléphones
portables polyphoniques et des connexions Internet.
Par ailleurs, la jeunesse estonienne est ravie de rejoindre l’U.E.
D’abord, ça signifie pour eux des voyages à l’étranger
sans limites. Mais aussi apprendre, travailler et à vivre à l’Ouest.
Un autre groupe important qui aime l’idée d’intégrer
l’UE, c’est la minorité russophone qui représente
1/3 de la population estonienne. Ils se sentent abandonnés par la
Russie, ils ne peuvent pas trouver leur place en Estonie et ils espèrent
un avenir meilleur dans l’UE.
Les Estoniens plus âgés continuent d’avoir, malgré tout,
un profond ressentiment à l’encontre de l’UE. La mémoire
de la période communiste est encore toute fraîche, et quelque
soit l’organisation que l’Estonie rejoindra , elle ressemblera
pour eux à un retour en Union soviétique. « Nous avons été libres
si peu de temps – pourquoi perdrions-nous alors volontairement notre
indépendance après seulement 12 années de liberté »,
voilà l’argument le plus récurrent chez les europessimistes
d’un certain âge.
Mais en dépit de toutes ces craintes de l’inconnu, l’Estonie
est assez impatiente d’être officiellement appelée « pays
européen ». Nous nous sommes toujours sentis membres à part
entière de l’Europe. D’ailleurs, quand nous étions
encore dans l’URSS, tous nos invités des autres républiques
soviétiques appelaient l’Estonie « l’Europe soviétique ».
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