Pour
une Europe sans préjugés
par
Magdalena Segertova
Pour Magdalena SERGETOVA, pas de journalisme sans radio. Durant
sa dernière année de maîtrise de traduction à l’Université de
Prague en 2000, elle commence à travailler pour la Rédaction
française de Radio Prague. S’en suivent des stages en
France : RFI, France Bleu Drôme Ardèche. Journaliste aujourd’hui à Radio
Prague, elle travaille également pour RFI dans le cadre de l’émission
hebdomadaire « Une semaine à Prague ».
- Alors, ça a été en Pologne ? Tu avais de quoi manger
?, a-t-on demandé, à Paris, à une jeune Française,
qui venait de rentrer de Prague, où elle avait été étudiante
Erasmus. Cela ne s’est pas passé un, deux ou trois ans après
la chute du Rideau de fer, mais en mars 2004, deux mois avant l’entrée
de la République tchèque dans l’Union européenne.
Je suis une grande patriote, mais une patriote qui adore voyager. Au sens
propre évidemment mais aussi à travers des films, des livres
ou des rencontres. Connaître l’inconnu, comparer, comprendre
ce qui m’est étranger, prendre ce qui me plaît et ce que
je ne trouve pas dans mon pays. Sans cette curiosité, je ne pourrais
pas faire le métier qui m’a choisie et dont je suis tombée
amoureuse, justement pour cette possibilité de découvrir d’autres
univers. Et d’en parler...
- Voulez-vous entrer dans l’Europe ? La patriote en moi crie : « Mais
on y a toujours appartenu ! » Quand j’étais enfant, on
m’a appris que j’étais née au coeur de l’Europe.
En Europe centrale. Lycéenne, je me suis retrouvée « à l’Ouest »,
où l’on m’a dit, avec beaucoup de gentillesse, que je
venais « de l’Est ».
Fière de Prague, de Kundera, Havel, Hrabal, Forman, Mucha, Dvorak,
de la bière, des gâteaux et du cristal de Bohême, je tombais,
en même temps, sous le charme des cafés et des jardins parisiens,
des moules marinières, des villes multicolores et de leurs parfums,
des pralines belges, des chansons de Goldman, des romans de Rochefort et
de Bernheim, du français de Kundera. Du français tout court.
De ce que j’appelle « le style francophone ». Et ce que
je trouve plutôt rarement chez les Tchèques : le plaisir de
la conversation, l’ouverture d’esprit, la joie de vivre, la politesse,
l’originalité dans la façon de s’habiller.
Mes séjours en Europe, les langues que j’ai apprises, les étrangers
que j’ai côtoyés, m’ont fait pousser des ailes.
Mais dès que je me suis heurtée, en tant que « No EU » (2) à une
barrière de communication, à l’ignorance, aux préjugés, à des
esprits bornés, à des obstacles administratifs, je suis vite
tombée du ciel. Pareil dans le sens inverse : parfois, mes chers Tchèques
me rendent furieuse. « Mais enfin, ça ne pourrait jamais arriver
dans un pays civilisé ! », me suis-je mille fois énervée
devant la télé, dans le magasin, dans le bus. « Mais
enfin, ils se prennent pour qui ? ! », me suis-je dit un beau jour
d’automne 2003, après avoir évoqué, avec un grand
sourire, devant un confrère de Radio France, notre adhésion à l’Union,
et après son glacial : « C’est joli, mais c’est
nous qui le payerons ».
Il y a quelques années encore, je me sentais déchirée,
confuse. Mais du coup, la patriote et la critique en moi se sont réconciliées.
J’ai compris que c’était bien qu’elles aient trouvé,
toutes les deux, leur place dans ma tête et dans mon coeur. Cette dualité me
pousse à réfléchir, à m’interroger. J’en
suis contente. Et c’est ainsi que je veux vivre dans l’Europe.
Je souhaite que mes amis, mes enfants et leurs enfants, voyagent, rencontrent
d’autres gens que moi, qu’ils leur fassent découvrir l’esprit
slave et qu’ils s’imprègnent, à leur tour, de leur
vécu espagnol, polonais, anglais, malte... et pourquoi pas canadien,
indien, irakien... Je souhaiterais que disparaissent, dans le cadre de l’Union,
les étiquettes « plus développé et mois développé,
première vitesse, deuxième catégorie, riche et pauvre,
post-communiste, Est et Ouest ».
Optimiste, je n’ai pas peur
des « conséquences économiques néfastes de l’élargissement »,
de « l'instabilité du budget communautaire ». Je fais
confiance aux cerveaux européens. Si je crains quelque chose, ce sont
les guerres, les régimes totalitaires, le manque de communication,
d'informations, d’intérêt, de curiosité. Je crois
dur comme fer que plus l’Europe unifiée est grande et plurielle,
plus elle est forte, riche et conviviale. C’est dans cette Europe-là que
je veux vivre.
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