Qu'est-ce qu'une expression ou expression idiomatique ? Expression idiomatique ça veut dire propre à un idiome, propre à une langue, par exemple en français on dit
casser sa pipe pour
mourir, il n'y a qu'en français qu'on dit
casser sa pipe pour
mourir. Comme c'est une expression qui passe souvent par une image on dit expression imagée. Il y en a dans toutes les langues, certaines langues en ont plus, le français en a beaucoup, l'anglais aussi, l'italien en abonde, je crois qu'il y en a un peu moins en allemand, mais il y en a dans toutes les langues, et c'est nécessaire. Je dirais que l'expression imagée est propre au langage. Elle joue de la différence entre la signification et le sens qui est propre au langage. Si je dis
Pierre a cassé sa pipe, la signification est claire : il a cassé - du verbe casser - avec un complément d'objet - sa pipe. La signification est évidente, on la comprend. Or le sens est tout autre, ça veut dire
il est mort. Le principe du langage c'est de jouer sur les significations et un emploi différent. Un autre exemple, si à table dans un restaurant, vous dites à quelqu'un "Pouvez vous me passer le sel?", la signification est une question "Pouvez vous me passer le sel". La personne ne va pas dire "Oui je peux" ou "Non je ne peux pas". La personne va vous tendre le sel. Le sens de l'expression est un ordre poli. Les expressions imagées sont vraiment importantes parce qu'elles sont au cœur du fonctionnement du langage qui est toujours indirect. Le langage ce n'est pas un cri, c'est un outil très raffiné qui permet de faire d'autres choses avec les mots.
Les expressions imagées existent-elles dans toutes les langues ? Toutes les langues ont des expressions idiomatiques parce qu'elles mettent toutes en œuvre cette grande fonction du langage, mais chaque langue est particulière, chaque langue a son registre d'images. Par exemple
casser sa pipe en français. En anglais on dit
to kick the bucket,
renverser le seau, naturellement ce n'est pas traduisible au sens de la signification. Il faut traduire au niveau du sens, donc pour traduire
to kick the bucket, soit je traduis par
il est mort, soit, et c'est une meilleure traduction,
il a cassé sa pipe. Je traduis l'idée d'utiliser une expression imagée en cherchant une expression imagée correspondante. Chaque langue a son registre d'images, qui sont propres à son génie, à sa culture, à la façon de voir les choses.
Pourquoi la langue française en utilise-t-elle beaucoup ? Il est vrai que le français, langue poétique et littéraire a beaucoup d'expressions imagées. Il est toujours très plaisant de les utiliser, c'est propre à la langue mais il ne faut pas trop en faire… J'ai connu un vieux professeur de littérature française de l'université de Berkley qui ne parlait qu'en expressions imagées, c'était stupéfiant. Un jour, il m'invite à déjeuner et me dit :"Cher ami, je vous invite à déjeuner à la fortune du pot, entre la poire et le fromage nous pourrons régler cette affaire, ce n'est pas la mer à boire…". Il enchaînait les expressions imagées, toutes propres au français, mais avec une densité telle que cela devenait drôle. Une autre chose drôle, c'est de les traduire. En italien pour dire faire quelque chose de vraiment impossible on dit
grimper au miroir. Ce serait intéressant de dire "Non là, vraiment Pierre là grimpe au miroir". C'est totalement incompréhensible mais ça met un peu de poésie et d'étrangeté dans la langue.
Autres mœurs, autres langues, autres temps ? Les langues ont leurs expressions qui deviennent une sorte de patrimoine linguistique et ce qui est intéressant c'est de voir comment ces expressions imagées se figent et perdurent au delà de l'évolution de la civilisation. Prenez
éclairer sa lanterne, plus personne n'utilise de lanterne !
Un coup d'épée dans l'eau, on ne se sa bat plus à l'épée. Toute une série d'expressions renvoient - puisque c'est le sens qui compte - à des situations tout à fait dépassées ou même elles se maintiennent, elles ne sont plus bien comprises, elles sont transformées. Par exemple
tomber dans les pommes - et pourquoi pas dans les poires ou dans les melons ? Non, c'est
tomber dans les pâmes, c'est-à-dire
se pâmer, mais comme le verbe
pâmer ne se dit plus, encore moins la pâme pour l'évanouissement,
tomber dans les pâmes est devenu
tomber dans le pommes. Le sens est maintenu et on l'emploi sans s'en rendre compte, il y a donc dans notre langue des échos du passé. L'expression imagée est un très beau patrimoine linguistique. J'éclaire votre lanterne mais j'espère que ce n'est pas un coup d'épée dans l'eau ?!
Fait-on du neuf avec du vieux ? La technologie fait des expressions imagées que l'on comprend très bien. Si elle se fige, on ne les comprendra plus, mais encore une fois, il faut penser la dimension historique, je voudrais insister sur une chose : très souvent on créé des expressions imagées, mais à partir d'une situation technique qui est un peu ancienne. Par exemple, deux expressions imagées que j'entends beaucoup dans mon milieu de haut fonctionnaire, de la francophonie…: lorsqu'on parle de quelqu'un dont on dit
il a franchi la ligne jaune - je l'entends beaucoup en ce moment -, pardonnez-moi, mais les lignes sont blanches depuis des décennies, c'est une règlementation européenne. Une autre expression, de technocrate, pour dire on est bien dans les règles, dans les normes, on dit
ce projet est bien dans les clous… Mais il n'y a plus de clous, ce sont des bandes zébrées ! Donc, en fait, on peut faire du neuf avec du vieux ! Il y a toujours un aspect patrimonial, on continue à parler de clous. C'est une merveille l'expression imagée, parce que c'est poétique, c'est étonnant, ça bouge tout en restant constant, c'est un vieux passé de la langue qu'on utilise tous les jours.
Expression factice, langage cuit ? Le seul inconvénient des expressions imagées c'est quand tout le monde emploie la même, que cela devient un effet de mode et que du coup elle perd sa fraicheur, son histoire, voire son sens. Ce que nous autres à l'OuLiPo* nous appelons du langage cuit, c'est-à-dire qu'il est cuit, fade, que l'expression n'a plus beaucoup de sens. On entend souvent, et malheureusement ce sont les journalistes, qui, un peu pressés par le temps - il faut faire vite dans ce métier - utilisent une expression qui circule et c'est pénible, parce qu'on a l'impression que le langage est complètement cuit, rata-cuit, sans aucune saveur et il n'y a plus cette vigueur de la langue. Je crois qu'il faut faire attention.
* l'OuLiPo : L'Ouvroir de littérature potentielle. Visitez leur site internet :
http://www.oulipo.net/
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