[…] Vous allez enfin connaître la vraie version de Mohand Akli dans la terrible bataille de Verdun.
Petit matin rond et soleilleux de février 1916, je rentre de la ville, mission spéciale, ramener des illustrés, des magazines, L'Épatant, les Pieds Nickelés, pour mon figuier qui est friand de ces choses. Vous ne me croyez pas, là ? Là, je suis navré parce que cette fois-ci c'est la vraie version ! Non, c'est parce que le figuier… vous savez, il est partout, le figuier, l'immanence blanche, les seins de la mémoire, vous verrez.
Bon, on peut commencer ? OK ?
Donc L'Épatant, un numéro des trois Nickelés, Ribouldingue, Croquignol et Filochard, trois stars de la BD de l'époque. Et mon figuier, il adore ça, les Pieds Nickelés, oh il a dévoré Sophocle, Shakespeare, tout le savoir de l'univers, mais il a ce petit faible, les trois Pieds Nickelés.
Douce corvée, moi je lui lis les livres et lui il les enregistre, et quand j'ai besoin de nouveau de les avoir dans ma tête, eh bien je pose la main et je prends contact.
Donc me voilà allongé contre lui à lire l'édito : « Nos trois sympathiques Pieds Nickelés ne connaissant que leur devoir de Français, se sont engagés dans l'armée des combattants sans attendre leur ordre de mobilisation, et les Boches apprennent, à leurs dépens, ce que vaut un loustic parisien. Patience, amis lecteurs, bientôt vous rirez et applaudirez à la lecture de leurs exploits. » Suivi d'un premier épisode les montrant défendant un fort.
Là-dessus, mon figuier prend un air grave, c'est-à-dire que ces branches tombent jusqu'au sol, que ses feuilles pleurent presque. Et quand il est comme ça, mon figuier, c'est que quelque chose ne va pas.
- Un problème ? que je lui dis.
- Tu dois reprendre Douaumont, qu'il me dit.
- Pourquoi, quelqu'un a pris Douaumont ? que je lui dis.
- Quelqu'un a pris Douaumont, qu'il me dit.
- Et c'est quoi Douaumont ? que je lui dis.
Il s'en va dans sa mémoire, le figuier, et il me fait l'article.
« Douaumont, anciennement Barrois, baillage d'Étain, diocèse de Verdun, superficie 6,14 km2, hauteur maximum 397 m, minimum 244 m, plus la pluviométrie, les bonnes fourchettes du coin, la liste de différents maires, les polissonneries de la femme du boulanger, comme toujours, avec le facteur sonne toujours deux fois, comme jamais.
Alors je lui dis, mais ça veut dire quoi, « Je reprends Douaumont » ? Et il m'explique que des guerriers allemands avaient pris le fort de Douaumont et qu'il fallait le reprendre […].
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