Entretien avec Marie-France Astégiani-Merrain, arrière petite-fille d'esclave et vice-présidente de l'ADEN, l'Association de descendants d'esclaves noirs Marie-France Astégiani-Merrain a découvert tardivement l'histoire de son arrière grand-mère, esclave dans une plantation de canne à sucre à la Martinique, un moment charnière dans sa vie de femme et de citoyenne. Elle est conseillère municipale communiste à Joinville-le-Pont (Val-de-Marne).
Pourquoi avoir entrepris toutes ces recherches sur votre arrière grand-mère ? Je savais que j'étais différente, même si ma mère est blanche, j'avais la peau noire. Je souffrais du racisme, même si ce n'était pas affiché comme cela. Et puis mon grand-père antillais est mort, j'étais très attachée à lui, et j'ai vécu à ce moment-là comme une perte d'identité. Il fallait que je trouve d'où je venais même si cela a été très douloureux. J'ai compris que les Antillais étaient des Africains et mon regard sur le continent africain a complètement changé. D'une forme de rejet je suis passée à une revendication ouverte de mes racines antillaises africaines.
Mon arrière grand-mère venait sans doute du Bénin. Elle était esclave dans une exploitation de canne à sucre martiniquaise, elle y est restée jusqu'à sa mort avec tous ses enfants, issus de pères différents. Elle portait le nom de Merrain, qui est celui d'un vin de Bordeaux, et qui lui a sans doute été donné, comme aux autres, par le propriétaire ou le marchand d'esclaves, comme on donne un numéro au bétail. Mais je n'ai pas pu pousser les recherches sur ce patronyme plus loin. C'est une information que je ne suis pas encore capable d'apprendre, tellement elle me fait mal.
Votre démarche est-elle personnelle, ou s'inscrit-elle dans une quête plus collective ? Le personnel n'est pas dissociable du collectif. Les associations nous ont apporté beaucoup, en nous aidant à surmonter cette profonde blessure, que nous portons tous au fond de nous. Et puis, il y avait le regard extérieur, cette espèce de condescendance à notre égard. Il y avait tout un pan de nous qui n'était pas perçu. Cela nous a permis de dire que nous aussi, nous avions une histoire, d'en recoller les morceaux. Cela a été absolument fondamental pour moi, comme pour les autres : cela m'a tout simplement permis de dire que j'existais. Certains Antillais qui vivent en métropole refusent d'affronter ce passé, en disant qu'il ne faut plus parler de tout ça, que ça ne sert à rien. C'est une histoire douloureuse, mais il faut la connaître pour pouvoir la surmonter.
Une journée de commémoration et une loi qui définit l'esclavage comme crime contre l'humanité, est-ce suffisant aujourd'hui pour l'existence de cette mémoire ? Ce n'est pas forcément suffisant, mais c'est déjà pas mal. Désormais, cela devra passer avant tout par les livres d'école, par l'enseignement. Il faut que cette longue période de la traite négrière ne soit pas ce qu'elle est encore aujourd'hui à l'école, juste un petit moment de notre histoire nationale. C'est une longue page d'histoire, commune à plusieurs peuples européens et ce n'est pas seulement le récit de victimes. Il ne faut pas oublier les révoltes, ces révoltes qui ont anticipé d'autres mouvements sociaux ailleurs dans le monde. C'est seulement quand nous tous en France, ou ailleurs, aurons lu attentivement cette page d'histoire que nous pourrons la tourner.
Cela dit, je ne me sens pas dans un conflit des mémoires - nous ne sommes pas dans une compétition de l'horreur, avec les Juifs ou les Arméniens par exemple. Toutes ces mémoires doivent être dites, avec leurs spécificités. La nôtre était d'être définis dans un code civil, le Code noir, comme de simples marchandises.
Que voulez-vous transmettre à vos enfants ou petits-enfants ? En fait pour commencer, je ne leur ai pas vraiment transmis ma couleur de peau. Je me suis mariée à un Blanc, parce qu'à l'époque j'avais tellement honte de ce que j'étais, que jamais je n'aurais épousé un Noir. Ce que je veux leur communiquer avant tout, c'est la tolérance, l'acceptation de l'autre quel qu'il soit, d'où qu'il vienne, le refus du racisme, mais aussi de la honte de soi. Je veux aussi qu'ils aient conscience de ma différence, de ma sensibilité à fleur de peau, aiguisée par une histoire si lourde. De ce qui fait que je m'émeus si facilement…
Quel est votre regard sur les békés, ces descendants des colons d'hier, qui vivent toujours en Guadeloupe et Martinique ? Je leur en veux, même si je sais qu'il faut surtout en vouloir au système. Après tout eux aussi ne sont que des descendants, ils ne sont pas responsables de ce qu'ont fait leurs aïeux, mais ils perpétuent d'une certaine façon le modèle mis en place à l'époque, même si c'est de façon plus discrète. On ne les voit pas, ils vivent en retrait, et ils tiennent encore tout, terres, commerces, industries, comme une survivance de la colonisation. Aux Antilles, les gens ont l'impression d'être libres, or ils ne le sont pas. Mais c'est aussi un condensé de la société actuelle, comme toutes les îles, qui sont des micro mondes, des laboratoires de soubresauts à venir. Dans une île, quand il y a une révolte, elle se propage plus vite et plus loin que sur le continent.
Propos recueillis par Sylvie Braibant En savoir plus Lire un article du journal l'Humanité "Quand la petite négresse brise ses chaînes" Lire un article sur la traite négrière rédigé par l'ADEN dans le Monde Diplomatique
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