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L'évangile selon Pilate, de Eric-Emmanuel Schmitt

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Extrait 3 : scène 23


Une terrasse ensoleillée au bord de l'eau. Pilate, très différent, plus détendu, plus fragile aussi, relit sa dernière lettre.

Pilate :
« […] Il n'a rien écrit, sinon sur du sable et de l'eau ; ses disciples non plus. Enfin, sa grande faiblesse fut de partir trop vite. Il n'a pas pris le temps de convaincre assez de gens, ni surtout les gens importants. Que ne s'est-il rendu à Athènes ou à Rome ? Pourquoi même a-t-il choisi de quitter la terre ? S'il est bien le fils de Dieu, comme il le prétend, pourquoi ne pas demeurer parmi nous à jamais ? Et par là nous convaincre. Et nous faire vivre dans le vrai. S'il séjournait perpétuellement sur terre, personne ne douterait plus de son message.
Mes raisonnements provoquent immanquablement l'hilarité de Claudia. Elle prétend que Yéchoua n'avait aucune raison de s'installer. Il suffit qu'il soit venu une fois. Car il ne doit pas apporter trop de preuves. S'il se montrait clairement, continuellement, avec force et évidence, il contraindrait les hommes, il les obligerait à se prosterner, il les soumettrait à une loi naturelle, quelque chose comme l'instinct. Or, il a fait l'homme libre. Il tient compte de cette liberté en nous laissant la possibilité de croire ou de ne pas croire. Peut-on être forcé d'adhérer ? Peut-on être forcé d'aimer ? On doit s'y disposer soi-même, consentir à la foi comme à l'amour. Yéchoua respecte les hommes. Il nous fait signe par son histoire, mais nous laisse libres d'interpréter le signe. Il nous aime trop pour nous contraindre. C'est parce qu'il nous respecte qu'il nous donne à douter. Cette part de choix qu'il nous laisse, c'est l'autre nom de son mystère.
Je suis toujours troublé par ce discours. Et jamais convaincu.
Les figures du poisson se multiplient dans le sable et la poussière de Palestine ; les pèlerins les tracent du bout de leur bâton comme la clé secrète d'une communauté qui s'élargit. Mes espions viennent me rapporter que les sectateurs de Yéchoua s'étaient aussi trouvé un nom : les chrétiens, les disciples du Christ, celui qui a été oint par Dieu, et qu'ils ont désormais un autre signe de reconnaissance qu'ils portent souvent en pendentif : la croix.
J'ai frémi en apprenant cette bizarrerie. Quelle idée barbare ! Pourquoi pas une potence, une hache, un poignard ? Comment espèrent-ils rassembler les fidèles autour de l'épisode le moins glorieux, le plus humiliant de l'histoire de Yéchoua ?
Mon cher frère, je ne veux pas t'importuner plus longtemps avec mon trouble et mes réflexions. Nous aurons tout le loisir d'en discuter bientôt, quand nous débarquerons à Rome. Peut-être que, pendant la traversée, toutes mes idées disparaîtront d'elles-mêmes et que j'apprendrai, en posant le pied sur le quai d'Ostie, qu'elles devaient rester en Palestine ? Le christianisme, cette histoire juive, est peut-être soluble dans notre mer ? Mais peut-être me suivront-elles jusque là-bas… Qui sait le chemin que prennent les idées ?
Porte-toi bien. »

Pilate croit avoir fini sa lettre. Il la roule et se prépare à la cacheter. Soudain, changeant d'avis, il s'assoit pour ajouter un paragraphe.

« Post-scriptum. Ce matin, je disais à Claudia, qui se prétend - sache-le - chrétienne, qu'il n'y aura jamais qu'une seule génération de chrétiens : ceux qui auront vu Yéchoua ressuscité. Cette foi s'éteindra avec eux, lorsque l'on fermera les paupières du dernier vieillard qui aura dans sa mémoire le visage et la voix de Yéchoua vivant.
- Je ne serai donc jamais chrétien, Claudia. Car je n'ai rien vu, j'ai tout raté, je suis arrivé trop tard. Si je voulais croire, je devrais d'abord croire le témoignage des autres.
- Alors peut-être est-ce toi, le premier chrétien ? »

Dubitatif, il regarde pensivement la mer.

L'Evangile selon Pilate (FRANCE)

J WEBER est remarquable dans le rôle de cet homme pouvoir : il est Rome à lui seul.
Mais il doute, "aidé"par sa femme et sa belle construction va s'écrouler. La pièce est inclassable, mais l'échange avec le scribe est très malin. Bravo.
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