8'42 Transcription
"La façon dont le projet a été monté, c'est qu'il y avait quatre coproducteurs d'emblée. Donc l'exposition, allait dans ces quatre pays-là. Mais j'avais en tête depuis toujours qu'elle aille en Afrique. Oui, on va dire que c'est un aboutissement, c'est une bonne fin. Parce que, la plupart du temps, moi j'ai fait quelques expositions, à part la biennale de Bamako et une ou deux expositions par ci par là, j'ai jamais fait d'expositions en Afrique. Et la plupart des expositions africaines se déroulent hors d'Afrique, la plupart des débats sur la création africaine se déroulent hors Afrique, pratiquement en l'absence d'Africains, donc c'était très important d'avoir cette exposition ici. D'abord pour les Sud-Africains, ils sont très fiers, mais pour l'Afrique en général. D'abord, ça montre que c'est possible, voir des choses énormes comme ça, qu'il suffit de beaucoup de volonté, de volonté politique et de gens aussi. Par exemple, Clive Kellner qu'est le directeur de la Johannesburg Art Gallery a été déterminant dans l'énergie qu'il a mis parce que cette exposition n'entrait dans aucun des budgets des… de la Johannesburg Art Gallery. Il a fallu qu'il aille chercher chaque centime. Et donc, que ce soit ici, ça permet aussi aux Sud-Africains de découvrir que l'Afrique dépasse les frontières de leur pays et que les problématiques dépassent les frontières de leur pays et qu'ils ont sans doute plus en commun avec le reste de l'Afrique que ce qu'ils pensent. Parce qu'ils pensent que leur histoire est tellement particulière et que leur position économique est tellement particulière que… c'est le centre un peu autarcique du monde. Donc là, ils s'aperçoivent qu'il y a des créateurs partout en Afrique et qu'ils n'ont rien à envier à ceux d'Afrique du Sud parfois bien au contraire. Donc c'est un petit peu un… une découverte de l'Afrique par les Africains qui me paraît essentiel dans la construction d'un avenir. Dans mes prévisions les plus optimistes, je voulais que l'exposition aille dans un pays de la zone australe, dans un pays de la zone centrale et dans un pays de la zone du nord. Elle ne va que… qu'en Afrique du Sud. Ça montre bien tous les problèmes. Tant que l'Afrique n'aura pas les moyens de révéler elle-même ses propres artistes, ces artistes-là devront en passer par le système international. Et le système international, pour l'instant, n'a pas d'étape en Afrique. Le système international mais c'est aussi vrai, à un moindre degré pour les artistes français, à un plus grand degré pour les artistes des pays de l'Est, etc etc. S'il y a pas de structures locales, s'il y a pas de manifestations locales qui fait que les gens viennent, le monde vient, l'Afrique est obligée d'aller au monde. Et tant que l'Afrique va au monde, elle doit répondre aux règles du monde plutôt qu'à des règles qu'elle se serait fabriquées elle-même. Donc pour l'instant, les artistes fonctionnent assez bien de façon individuelle, il y a ceux que j'appelle les «
usual suspects » qui font régulièrement le tour du monde mais pour les artistes aussi, c'était assez émouvant d'être ici, et de pouvoir montrer ce qu'ils font ici dans des conditions à peu près convenables. Mais que, tant qu'y aura pas ça, tant qu'on pourra pas montrer l'art africain en Afrique, y'aura des problèmes. Et ces problèmes-là, ce sont les artistes qui en feront les frais. Et ça veut dire que les États, y'a plus de Senghor qui mettait 30% du budget national dans l'éducation, la culture et tout cela, donc et les arts. Tant qu'y a pas une volonté politique sans que… tant qu'on a pas uniquement dans une espèce de vœu pieu le désir que le développement se fasse dans la culture, que la culture et le développement soient liés, c'est-à-dire que c'est bien de faire des routes, je suis très content qu'on fasse des routes mais il faut former les mentalités, que c'est important quoi. Y'a des pays qui veulent se définir, ont besoin d'un certain nombre d'outils, et ces outils ne sont pas uniquement techniques, ils sont intellectuels et spirituels. J'ai pris des thématiques qui sont pour moi des thématiques universelles. Et c'était de voir comment des artistes africains peuvent répondre à des thématiques universit… universelles, c'est-à-dire que l'histoire, l'identité, la terre, la ville, le corps, l'âme, tout ça ce sont des questions que n'importe qui peut se poser. Ce qui me paraît intéressant puisqu'il s'agit d'artistes africains, c'est de voir quelle est la réponse qu'ils donnent. Et là aussi dans ces trois sections, il y a de tout. C'est-à-dire que personne ne pourra dire tiens l'identité, c'est le bois. Donc il y a de la vidéo et de la photo dans les trois sections, il y a de la peinture dans les trois sections etc. Et là aussi c'est montrer que celui qu'on appelle « artiste africain » n'est pas quelqu'un d'enfermé dans une pratique, ou dans une tradition dans laquelle on voudrait l'enfermer. Mais c'est quelqu'un qui utilise le médium dont il a besoin pour exprimer quelque chose de particulier. Pour moi, il n'existe… l'art africain contemporain n'existe pas. Et s'il y avait une définition du point commun de tous les artistes africains, ce serait une même… une définition qui s'appliquerait à l'Amérique latine, aux Caraïbes. C'est-à-dire que ce sont des endroits dont on a parlé mais auxquels on a pas laissé voix au chapitre. Donc c'est la colonisation, enfin c'est une certaine histoire que nous connaissons, et donc ils ont tous en commun le fait de vouloir s'exprimer pour eux-mêmes et par eux-mêmes et non plus par le truchement de spécialistes de la spécialité qui diraient l'Africain c'est ci, l'Africain c'est ça, sans tenir compte du sujet. Donc ils ne veulent plus être des objets, ils veulent être des sujets. Et ça, ils le partagent avec un tas d'autres zones géographiques. Et simplement, encore une fois, dans cette zone géographique-là, les réponses sont différentes de celle de l'Amérique latine parce que le principe historique a été différent. Mais ce que je dis souvent, c'est comment pourrait-on définir une espèce « d'homo-africanus » quand en Afrique il y a l'
Algérie , la
Tunisie , le
Maroc , l'
Égypte , l'
Afrique du Sud , etc, etc ? Donc, ça, c'est une impossibilité. Qu'il y ait des artistes africains, oui, qu'il y ait un art africain, non. Tous ceux qui sont dans une espèce d'essentialité, dans une espèce de nature première, se fourrent le doigt dans l'œil. Il y avait, il y a eu tout un débat sur l'authenticité. Vous êtes né ici, vous vivez là, vous êtes plutôt dans la brousse, vous parlez aucune langue entre guillemets « coloniale », vous êtes vraiment africain. Ça, c'est des âneries aberrantes. Il suffit de regarder l'histoire. Même avant l'arrivée des premiers Européens, l'Afrique était déjà un vaste
bastringue de circulation. Le Maroc venait saccager
Tombouctou , les
Zoulous voulaient prendre… donc les gens se mélangeaient. Donc quand l'Europe est arrivée, à fortiori, y'a eu tout un tas de religions qui sont des
syncrétismes , des remix. Le
vaudou , c'est quoi si ce n'est un remix, mais quelque chose qui est « authentiquement » entre guillemets africain. Donc il n'y a pas d'authenticité si ce n'est celle du mélange et de l'appropriation. Ce que les Brésiliens appelaient l'anthropophage, l'
anthropophagie , c'est ça l'Afrique. Et c'est ça qui est intéressant, c'est que pour moi, la contemporanéité est là-dedans, elle est dans ce mélange, dans cette espèce de bastringue dont on ne sait plus distinguer les origines. Et ceux qui sont plutôt dans une espèce de modernité, c'est-à-dire quelque chose qui était pré-contemporain, sont les vieilles nations européennes où les choses sont figées dans une certaine histoire".
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