Pas de coupable pur
Laurent Cantet. Il n'était pas question pour autant de faire de François un super-héros. Quand on prend des risques, cela peut cafouiller, cela suscite des malentendus. Nous avons travaillé dans ce sens.
François Bégaudeau. Si on ne partait que sur les bases de l'aisance verbale et du répondant, on se retrouvait à faire un « Cercle des poètes disparus » de gauche, avec la valeur ajoutée du sérieux social façon Cantet. Or cela ne nous amusait pas du tout.
Laurent Cantet. Pendant les premières prises de la scène de la cour, François maîtrisait trop bien la situation. Je lui ai demandé de perdre le fil, d'être déstabilisé, parce qu'il sait qu'il a commis une erreur, et aussi parce qu'il est en minorité. Dans les confrontations, le prof n'est pas tout le temps maître du jeu. En classe, le prof pose des questions qui vont jusqu'à l'os, mais les élèves ont aussi des questions qui le mettent en difficulté. Je pense en particulier à la scène où il en vient à répondre que la distinction entre langue écrite et langue orale est affaire d'intuition. On le voit alors à bout d'arguments, assailli de questions en chaîne auxquelles il est pourtant tenu de répondre.
François Bégaudeau. Il y a aussi le moment où il dit, après avoir demandé aux élèves de rédiger leur autoportrait : « votre vie est intéressante ». Pédagogiquement, il a raison de le faire. Mais Angélica, elle, a compris : « en fait, je n'ai pas l'impression que notre vie vous intéresse tellement que ça ». Elle a raison ! Tout le monde a raison dans cette affaire.
Laurent Cantet. C'est aussi le cas des profs, quand ils débattent entre eux de leurs propres pratiques. Quand ils discutent du conseil de discipline de Souleymane par exemple, leur point de départ est une évidence : Souleymane sera exclu. Mais cette évidence ne fonde aucune certitude. Au contraire, personne ne paraît assuré de ce qu'il dit : on commence par affirmer quelque chose, on nuance dans la phrase suivante, si bien que ce qui vient d'être dit est complètement ébranlé. J'aime montrer « en temps réel » comment se produit une réflexion vraie. Cette scène permet aussi de brouiller la ligne de partage entre François et les autres profs : François est partie prenante d'une discussion commune, il n'est pas un contre les autres, il est un parmi les autres.
François Bégaudeau. Je crois que, conformément à une certaine tradition de cinéma français, Entre les murs est un film sans coupable pur.
Laurent Cantet. Le film ne cherche ni à ménager les uns, ni à charger les autres : ils ont tous leurs faiblesses et leurs fulgurances, leurs moments de grâce et de mesquinerie. Chacun peut faire preuve alternativement de clairvoyance ou d'aveuglement, de compréhension ou d'injustice. J'ai tout de même l'impression que le film dit quelque chose d'assez réjouissant : l'école, c'est effectivement parfois très chaotique, inutile de se voiler la face. On y vit des moments de découragement, mais aussi des grands moments de grâce, d'immense bonheur. Et de ce grand chaos, naît finalement pas mal d'intelligence.
François Bégaudeau. Ces moments sont suspendus à deux données : d'une part, un prof n'arrive pas toujours à créer un dispositif qui les permette, d'autre part, on sait bien qu'à la fin la machine à trier fait son boulot. Mais c'est vrai qu'ils sont pour beaucoup dans le plaisir que j'ai toujours eu à enseigner. Ou plutôt à me retrouver dans une salle avec trente gamins, et à essayer de réfléchir avec eux. Presque à égalité.
Laurent Cantet. Le contrat égalitaire entre le prof et les élèves se rompt dans le dernier tiers du film, autour de l'affaire du conseil de discipline, avec ce qu'elle suppose de hiérarchie et d'autorité. Mais il n'est pas annulé pour autant. Car tout le film a montré une utopie en fonctionnement. Non pas une vue de l'esprit, non pas l'affirmation de ce que l'École « devrait » être, mais l'expérimentation de ce qu'elle peut être. Et puis il arrive un moment où l'utopie vient se cogner contre une machine plus grosse qu'elle, contre quelque chose qui ressemble à ce qui se passe hors les murs. Cela n'empêche pas que quelque chose a eu lieu.
François Bégaudeau. L'école crée sans cesse des situations géniales ; mais on sait bien en même temps qu'elle est, au final, discriminante, inégalitaire, qu'elle fabrique de la reproduction, etc. Cette tension est celle du film. Plus généralement, je retrouve ce type de tension dans mes films préférés. Dans le présent de chaque scène, il y a tant d'énergie au travail que tout le monde est sauvé. Mais le mouvement du scénario fait qu'on s'achemine jusqu'à la rupture, l'impossibilité, la catastrophe. Chaque situation est une utopie mais la somme des situations est tragique. Or c'est exactement le cas dans le film de Laurent : on pourra y voir l'histoire d'un échec ; on pourra retenir au contraire les moments d'utopie concrète.

















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