Comment ça marche ?
Laurent Cantet. Je voulais que le tournage poursuive le travail d'improvisation des ateliers, avec la même liberté. La vidéo (haute définition) était donc indispensable. Je l'avais constaté pour Ressources humaines, le coût et la lourdeur du 35mm laissent peu de marge à l'improvisation ; du coup, les choses s'étaient un peu fossilisées au moment du tournage. Pour Entre les murs, je voulais au contraire pouvoir tourner en continuité pendant 20 minutes, même quand il ne se passait rien, parce que je savais qu'il pouvait suffire d'une phrase pour que cela reparte. Pour les scènes de classe, François commençait un cours sur un sujet donné ; il fallait qu'à un moment, un virage s'opère. On avait expliqué la situation aux deux ou trois élèves qui devaient porter la scène, en leur en indiquant les charnières : lorsque François allait aborder tel sujet, ils devaient avoir tel type de réaction. Mais ils ne savaient pas comment on arrivait jusqu'à cette étape ; quant aux autres, ils découvraient les événements au fur et à mesure de la prise. François menait donc la scène comme on peut mener un cours, et je pouvais intervenir pendant les prises, ré-aiguiller la scène, demander à l'un de préciser une idée, à l'autre de rebondir sur une remarque, etc. C'était d'ailleurs toujours impressionnant de les voir redémarrer instantanément, avec la même énergie que celle qui les habitait avant que je les interrompe, mais en intégrant parfaitement mes consignes.
François Bégaudeau. Évidemment, ce type de dispositif était spécialement adéquat à une scène de classe : parce qu'un prof est réalistement fondé à donner la parole à des élèves, et même à la provoquer au moment adéquat. Même chose, bien sûr, avec les parents d'élèves. J'avais donc en tête la charpente que Laurent m'avait indiquée, et je faisais en sorte d'arriver aux moments charnières qui avaient été prévus.
Laurent Cantet. J'ai été très vite persuadé que le dispositif exigeait trois caméras : une première, toujours sur le prof ; une seconde, sur l'élève qui devait porter la scène que nous tournions ; et une troisième pour s'autoriser des digressions : une chaise en équilibre sur un pied, une fille qui coupe les cheveux de sa copine, un élève qui rêve puis se raccroche tout d'un coup au cours - les détails du quotidien d'une classe que nous n'aurions jamais pu reconstituer. Mais elle devait aussi pouvoir anticiper les prises de parole, les micro-événements susceptibles de faire basculer une scène. La salle de classe où nous avons tourné était carrée, nous l'avons transformée en salle rectangulaire, en ménageant un couloir technique de deux ou trois mètres. Les trois caméras étaient donc du même côté, avec une orientation toujours identique : le prof à gauche, les élèves à droite : on est donc très rarement dans l'axe des regards. L'idée était de filmer les cours comme des matches de tennis - ce qui exigeait de mettre le prof et les élèves à égalité. J'étais face à mes trois moniteurs, et je soufflais aux cameramen d'aller voir ici où là parce qu'il me semblait qu'il allait s'y passer quelque chose. Avec François, nous avons petit à petit appris à différer légèrement le moment où quelqu'un allait prendre la parole de manière intempestive, le temps que la caméra soit prête. La façon dont François menait chaque scène de l'intérieur, après que nous avions discuté ensemble de ses tenants et de ses aboutissants, exigeait une complicité que l'on atteint rarement entre un acteur et un réalisateur - en général, l'acteur fait ce que le réalisateur lui suggère -, et même entre un scénariste et un réalisateur. Dans sa fabrication, Entre les murs est différent de tous mes autres films : il procède d'une responsabilité réellement partagée.
Le pari de l'intelligence
Laurent Cantet. Je voulais rendre justice à tout le travail qui se fait dans l'espace d'une école. Dans un cours, il y a toujours de l'intelligence en jeu - y compris dans les malentendus et l'affrontement. C'est cette intelligence que nous visions chaque fois que nous lancions une scène. Dans l'échange des répliques entre le prof et les élèves, entre les élèves entre eux, entre les profs, des idées sont mises en question, se comprennent ou se déplacent. Or cette façon de parier sur l'intelligence correspondait avec la façon très singulière, et très peu orthodoxe dont François exerce son métier.
François Bégaudeau. On s'est arrangé pour que les amorces de scènes correspondent à des moments de transmission classique de savoirs : la versification, le subjonctif, Anne Franck, etc. Puis cela dérive. Cette dérive, je l'assume volontiers comme pédagogue. Mais il y a là aussi un « effet de l'art », dans le film comme d'ailleurs dans le livre. Je veux dire par là que, même si on essaie de coller au réel et éventuellement à sa monotonie, un film et un livre se portent naturellement vers l'exception. À la sortie du livre, on m'a souvent dit : « c'est vachement animé, les cours ! » Mais c'est parce que j'ai retenu d'abord les moments où ça s'anime, parce que cela profitait au livre ! Quand tout le monde se tait, il n'y a pas de scène : dans les cours de 8h à 9h où les élèves dorment, il n'y a rien à voir et rien à raconter.
Laurent Cantet. C'est en tout cas ces moments de dérive qui m'intéressaient, et que le film défend. Peu de profs prennent autant de risques face à des élèves : le risque du dérapage, le risque de l'échec. Il est évidemment plus facile de dire qu'on a réussi à transmettre tel ou tel savoir parce qu'on a fait un cours magistral que de les y amener par la bande. Cela demande un sang-froid que beaucoup de gens reprocheront peut-être à François, mais surtout que beaucoup de gens lui envieront : il y a du Socrate chez cet homme-là !
François Bégaudeau. Oui, toutes proportions gardées… Du reste je n'ai pas calculé la référence à Socrate comme un clin d'œil, dans le livre. Il se trouve qu'une élève, un jour, est venue me parler de La République. Je l'ai juste gardé dans le livre comme un moment de grâce, et Laurent l'a voulue dans le film aussi.
Laurent Cantet. Elle tombe tellement bien que je me suis demandé, un moment, si elle n'était pas trop lourdement didactique. En tout cas, si on veut voir dans ce film une prise de position pédagogique, je l'assume complètement. Quand le prof parle aux élèves comme il parlerait à des adultes, cela peut être dur, c'est souvent plus cassant que s'il prenait des gants, mais c'est une façon de leur reconnaître un rôle actif dans ce qui se joue dans une classe. Même chose avec l'usage de l'ironie, qui est une façon de solliciter chez les adolescents leur faculté de décoder. Cette envie d'en découdre qu'a souvent François me semble tout à fait respectueuse des élèves, parce qu'elle les considère comme des interlocuteurs qui en valent la peine. Sa pédagogie consiste à aller toujours « chercher » les élèves, même parfois là où ça fait mal, mais toujours aussi là où leurs raisonnements s'arrêtent un peu trop tôt pour être valides ou acceptables en l'état. Si on peut parler de démocratie à l'école, elle est là.
François Bégaudeau. Mon personnage est construit, bien sûr. Mais il y a quelques séquences que je revendique pleinement en tant que prof. Je pense à la scène où Souleymane me demande si je suis homosexuel. La plupart des profs aurait coupé court à la discussion, ou même demandé le carnet de correspondance. Pour ma part, j'envisage ce genre d'occasion avec gourmandise, parce que je me dis qu'il y a quelque chose à en tirer : faire son Socrate, mettre en boîte l'archaïsme de l'élève en question. Le contrat égalitaire est là : je vous chambre, mais j'accepte qu'à un moment vous me balanciez des sarcasmes, ou que vous me disiez que je suis pédé.

















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