La "tchatche"
Laurent Cantet. Les adolescents n'ont jamais eu le scénario en main. Or nous avons constaté, quand ils improvisaient à partir de situations que nous leur indiquions, qu'ils retrouvaient d'eux-mêmes certains échanges, certaines tournures, certaines expressions que François avait consignées dans son livre - comme si on avait affaire à des archétypes de la langue et de leurs préoccupations.
François Bégaudeau. La majorité des films sur l'adolescence la montrent plutôt mutique, à l'exception bien sûr de L'Esquive. Pour nous, pas d'hésitation : ce qui domine dans Entre les murs, c'est l'adolescence loquace et vivante plutôt que l'adolescence mélancolique et inhibée. Libre à chaque spectateur d'imaginer Esméralda rêvassant seule dans sa chambre, le film ne la montre qu'en situation de classe, où sa présence fait d'elle un pur bloc de vie. Reste que, sur la question du langage, le film propose quelque chose d'un peu différent de celui de Kechiche. Le monde de L'Esquive est partagé entre ceux qui savent tchatcher en toutes occasions, et celui qui n'est pas dans la tchatche, et qui est donc perdant, scolairement et socialement. Entre les murs travaille au contraire sur la façon dont les lacunes du langage affectent tout le monde : tous les élèves sont susceptibles d'avoir des moments de maîtrise dans la tchatche, mais cela peut dérailler tout d'un coup - pour les élèves, mais pour le prof aussi.
Laurent Cantet. Il y a parfois une vraie jubilation langagière, même si ce qu'ils disent est grammaticalement peu conforme à ce que le prof attend d'eux. Et la minute d'après, ils n'y arrivent plus : « je sais très bien ce que je veux dire, mais je n'ai pas les mots ».
François Bégaudeau. On passe sans cesse de la fluidité à l'impuissance, et inversement. À sa façon, le film refuse les généralités : ni les lamentations sur le déficit supposé du langage des ados, ni l'émerveillement béat sur le formidable génie de « ces gens-là ».
Laurent Cantet. Tout le film est ainsi construit autour du langage. J'avais envie de filmer ces joutes oratoires si fréquentes dans une classe : peu importent la force et la pertinence des positions, ce qui compte avant tout est d'avoir le dernier mot. C'est un jeu où les adolescents excellent, une espèce de rhétorique en boucle dans laquelle les profs sont souvent amenés à entrer eux aussi. Il y a surtout les malentendus si fréquents qui font qu'on ne se comprend pas, ou qu'on ne se comprend qu'à moitié. C'est le quiproquo sur la signification du mot « pétasse » qui enclenche le conflit. Ou c'est le mot de trop prononcé par François lors du conseil de classe - ce « scolairement limité » qui, dans la bouche des déléguées, se résume à un inacceptable « limité » - qui va entraîner Souleymane vers le conseil de discipline.

















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