Les adolescents
Acteurs nés
Laurent Cantet. Le travail avec les adolescents a commencé début novembre 2006, et a duré jusqu'à la fin de l'année scolaire. C'étaient des ateliers ouverts, chaque mercredi après-midi, à tous les élèves de quatrième et de troisième qui le désiraient. En comptant ceux qui ne sont passés qu'une seule fois, nous avons vu une cinquantaine d'élèves. La quasi-totalité de ceux qui forment la classe du film sont ceux qui se sont accrochés toute l'année : les autres avaient, pour la plupart, arrêté d'eux-mêmes.
François Bégaudeau. 25 sur 50, on est loin de ce qu'on entend si souvent à propos des castings d'adolescents : « on a rencontré 3000 gamins, et tout à coup, on a trouvé la pépite ». Mais non : des pépites, il y en a un peu partout.
Laurent Cantet. Tout au long de l'année, une classe s'est formée. François participait à tous les ateliers. Nous avons appris progressivement à les connaître, et à fouiller avec eux ce qu'ils pouvaient greffer d'eux-mêmes sur les squelettes que nous leur proposions. Les personnages du scénario initial, qui n'existaient d'abord que pour les situations qu'ils pouvaient générer, se sont précisés. Le jeune Chinois du livre, par exemple, m'intéressait pour sa maîtrise encore fragile du français, et pour l'épisode de l'expulsion de ses parents : mais le Wei du film doit beaucoup à celui qui le joue ; n ous n'avons pas écrit un mot de son autoportrait, ni du passage où il explique qu'il lui arrive d'avoir honte pour les autres.
François Bégaudeau. Dans le livre, Ming était très studieux ; il était mutique parce que concentré, et parce que redoutant les fautes de français. Wei est hyper-bavard : dès les premiers ateliers, il s'est lancé dans des monologues d'une demi-heure, sans aucun complexe sur un bilinguisme pas encore tout à fait au point.
Laurent Cantet. Tous les cas de figure se sont présentés, selon que les personnages étaient plus ou moins construits par la fiction. Arthur, le gothique, par exemple, n'était pas prévu par le scénario. Mais quelques semaines avant le tournage, la costumière est venue faire le tour de leur garde-robe : si l'un d'entre eux voulait devenir gothique, pourquoi pas ? Arthur s'est jeté sur la proposition. J'imagine qu'il y a là quelque chose qu'il aimerait vivre sans vraiment l'oser, il a sauté le pas dans la fiction. J'ai rebondi sur ce choix en demandant à sa mère d'en faire l'objet de sa discussion avec le prof. C'est d'ailleurs la seule rencontre que j'ai réellement orientée : les autres parents ont eux-mêmes proposé les thèmes, en projetant sur les personnages les attentes qu'ils ont réellement face à leurs propres enfants.
François Bégaudeau. Pour les adolescents, la plupart de leurs personnages sont des compositions. À la sortie du film, on dira : « ces gamins sont formidables, mais ils ne sont pas à proprement parler des acteurs, s'ils sont naturels, c'est qu'ils jouent leur vie… » Rien de plus faux !
Laurent Cantet. Dans les improvisations en atelier, on essayait de les pousser aussi loin que possible dans une direction pour voir s'ils pourraient endosser telle ou telle scène. Un jour, j'ai demandé à Carl d'être très remonté contre le prof, et il nous a proposé une scène d'une violence inouïe. Quelques secondes plus tard, je lui ai suggéré une autre situation : il arrive d'un autre collège dont il s'est fait virer, il veut passer pour un gentil garçon. Et instantanément, il a composé un personnage mesuré, intimidé par François. La scène est d'ailleurs dans le film.
François Bégaudeau. Quand il s'est agi de tourner la scène de fin de cours où nous nous foutons sur la gueule, Khoumba et moi, on a dit à Rachel qui joue le rôle : « sois bien chieuse, surtout ». Elle, si agréable, si gentille, a embrayé à la demande.
Laurent Cantet. Celui qui a le plus composé son personnage est certainement Frank (Souleymane dans le film), qui est un garçon très posé, très doux, à l'exact opposé de son personnage. On a dû fabriquer avec lui cette image de petit dur ; on l'a totalement « relooké », au point que lors du premier essayage, il avait l'impression d'être déguisé ; c'est d'ailleurs ces costumes qui l'ont aidé à endosser le personnage. Au fil des scènes, il m'a surpris par la violence dont il se montrait capable. Esméralda, elle, est Esméralda : monolithique, parfaitement à l'aise dans le rapport de force et le conflit. Ce qui ne l'a pas empêchée d'intégrer toutes les consignes que je lui donnais. Je pense en particulier au récit qu'elle fait de La République. La veille du tournage, François lui avait parlé du livre qu'elle n'avait évidemment pas lu. Avant de lancer la caméra, je lui ai demandé d'évoquer Socrate comme si elle le connaissait personnellement, et, dès la première prise, elle nous a restitué une compréhension à la fois juste et lacunaire du livre. J'en ai éprouvé une très grande émotion, qui doit ressembler à ce que peut éprouver un prof dans de tels instants.
François Bégaudeau. Parallèlement à cette aisance dans l'improvisation, il faut souligner qu'une fois qu'une scène avait été trouvée, ils étaient ensuite capables de la refaire à l'identique, avec un naturel et une précision de jeu incroyables. Qu'il s'agisse des élèves ou des profs, je n'ai jamais eu le sentiment que personne ait été confronté à une impasse de jeu. Pialat disait : on oublie toujours que les gens sont des « bêtes à jouer » (c'est son expression). C'est particulièrement le cas des ados du film, et peut-être de tous ceux de cette génération. Ce savoir-faire là, l'école l'affine, parce qu'elle est une incitation permanente au jeu de rôle, à la dissimulation, à la triche. Les mauvais élèves ont souvent ce talent-là, parce qu'ils doivent compenser leurs difficultés par la tchatche, par la mauvaise foi, par l'invention.
Laurent Cantet. Quand je demande à un collégien de jouer un collégien, à un prof de jouer un prof, je n'attends pas d'eux qu'ils se livrent tels qu'ils sont ; je suis très attaché à l'idée de recréation, de représentation de soi que le jeu implique. On peut ainsi construire des personnages basés sur l'image que les acteurs ont d'eux-mêmes, sur leur façon de parler, leur manière d'être. Les profs, par exemple, ont été comme les élèves, impliqués très tôt dans l'élaboration de leur personnage : au cours de séances d'improvisation, ils ont réfléchi ensemble aux différents enjeux des scènes, questionnant à cette occasion leurs propres pratiques, ou contestant parfois les propositions que je leur faisais. C'est l'une des phases les plus passionnantes d'un film, et cette construction a toujours quelque chose de mystérieux. Je ne mesure jamais la part exacte de ce que j'induis, et, quand une scène est tournée, j'ai toujours du mal à savoir qui a amené quoi.

















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