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PROFESSEUR ONESIME et le commissaire Aziz Amrouche étaient
installés à la terrasse du café le Réveil
de la Nation où ils avaient leurs habitudes.

C’était le premier beau jour d’un
printemps parisien. Sirotant sa gentiane-cassis,
Onésime caressait du regard les jambes épilées
de frais des femmes, débarrassées de
leurs collants pour la première fois de la
saison. Devant un sirop d’orgeat, Aziz faisait
de même, mais avec plus de discrétion.
Comme à l’ordinaire, c’était
Onésime qui faisait les frais de la conversation,
la participation d’Aziz Amrouche se limitant à des
regards, des claquements de langue ou des hochements
de tête.
Onésime avait une drôle de dégaine.
Ses grands yeux dorés qui, s’ils avaient
appartenu à une jolie femme, eussent paru
deux bijoux d’ambre, lui donnait l’allure
d’un lémurien fatigué. Et son
teint un peu jaunâtre créait un étrange
assortiment.
Le professeur de français à la retraite
pérorait sur son sujet favori :
– Je suis en quelque sorte la Francophonie en
raccourci. Mon père était Martiniquais,
ma mère, Picarde avec une grand-mère
Belge. Et certains de mes ancêtres ont émigré au
Canada et en sont revenus un siècle plus tard.
Sortant de son mutisme, Aziz ironisa :
– Pour un demi-Martiniquais, tu es plus jaune
que noir. Es-tu sûr de ne pas être Vietnamien
?
– Le métissage ! le métissage !,
grogna Onésime.
Puis il soupira :
– Pour le moment, ça ne se bouscule pas
au portillon pour utiliser mes services. Un détective
privé ex-prof de français n’a pas
l’air d’attirer les foules.
Aziz lui lança un regard las de ses yeux noirs
:
– Avec ta retraite de prof, je me demande de
quoi tu te plains. Ne fatigue pas les professionnels
avec ton passe-temps.
– Un peu d’aide de mes amis me serait pourtant
bien utile !
Onésime lampa la dernière goutte de
sa gentiane-cassis. Le commissaire Amrouche déplia
son élégante carcasse, laissant la
moitié de son sirop d’orgeat :
- Bon,
si je tombe sur une affaire pour détective
dilettante, je pense à toi. Mais je ne te
promets rien.
– Ouais, j’ai compris, ce
sera seulement si tu n’as personne d’autre
sous la main…, grommela Onésime.
Maigrelet et boitillant, il traversa le boulevard
en ignorant les feux.
Lucie Vaudelle