Lorsque Onésime se glissa dans le commissariat où officiait Aziz, l’endroit était en pleine agitation.
Sur les bureaux, des biscuits à apéritif ruisselaient des assiettes en carton et maculaient les tas vacillants de rapports. Les agents de police se servaient déjà des verres de vin rouge au robinet de plusieurs cubes en carton. Tout le monde bavardait, rigolait. Si la fête n’avait pas commencé, c’était tout comme.
Deux flics entrèrent en traînant un jeune homme mince et brun, au regard résigné, vers une des cages qui servaient pour la garde-à-vue. Derrière eux, suivait un petit garçon à la mine éveillée. En habitué, il prit un papier roulé en boule dans une poubelle et commença à faire des passes entre les pieds des adultes.
– Encore toi, Zizou ? s’exclama le bonasse brigadier Rouffignac, ton père a une nouvelle fois fait des bêtises ?
Dans un coin, le lieutenant Fricandot pérorait. Sa figure cramoisie montrait que, pour lui, les festivités étaient déjà bien en route.
Le commissaire Aziz Amrouche sortit de son bureau et chuchota au lieutenant Bolo :
– Le cadeau est là ?
– Oui, répondit l’autre, montrant en douce un paquet cubique recouvert d’un papier orné de petits ballons de foot.
– C’est quoi ?
– Un service à whisky dans un écrin en forme de ballon, grandeur nature.
– Grands dieux ! soupira Aziz
– C’est ce qu’il voulait, répliqua Bolo.
– Je n’en doute pas !
Soudain, Fricandot fila droit sur commissaire Amrouche et se mit à lui secouer la main avec vigueur.
– Merci, commissaire, pour toutes ces années. Je suis content de ma promotion, mais je vous regretterai
– Moi aussi, Fricandot, moi aussi !
– Allez, me racontez pas d’histoires ! Je sais bien que vous me considérez comme un gros beauf raciste !
À ce moment, une femme à la mine fatiguée entra :
– Je viens chercher Jason. Le gosse montra son nez à la porte arrière du commissariat et rejoignit sa mère en driblant avec son papier roulé. Comme ils sortaient, le brigadier ouvrit la porte de la cage à un homme à la mine chafouine.
– Allez, Gégé Doigts-de-Fée, on t’a assez vu ! Va voir dehors si on y est.
Glissant entre les bureaux, l’autre partit sans demander son reste.
Pendant ce temps, Fricandotcontinuait :
– Je ne dis pas que ça m’a plu, au début, d’être commandé par un Arabe. Et allez donc ! j’ai encore dit une connerie : vous n’êtes pas Arabe, mais Berbère. Mais maintenant que je vous connais, je vous aime et vous vénère. Vous êtes mon modèle.
Aziz aurait donné plusieurs années de sa vie pour être ailleurs, d’autant qu’il se sentait lui-même gagné par une émotion rampante.
Le pire était à venir.
Fricandot lui sauta littéralement dans les bras et commença à le serrer contre lui, les larmes aux yeux. Aziz ne put que faire de même, en ajoutant de grandes tapes pour donner une touche virile à l’épanchement. Ce sacré Fricandot, il allait finir par lui sortir une larme.
Pour échapper cette situation ridicule, Aziz saisit un verre et s’écria :
– Vous savez que je ne suis pas partisan des longs discours. Levons nos verres aux longues années de bons et loyaux services du lieutenant Fricandot et aussi à l’avenir brillant qui s’ouvre devant le capitaine Fricandot ! Et maintenant, le cadeau !
Bolo passa la main sous son bureau, puis il se pencha pour regarder.
– Quelqu’un l’a changé de place ?
En silence, chacun fit non de la tête.
Rouffignac pesta :
– Encore un coup de Doigts-de-Fée, je n’aurais pas dû le lâcher ! Quel culot ! Il veut soigner sa réputation de voleur à la tire ou quoi ? Piquer dans un commissariat !
À ce moment, la voix d’Onésime s’éleva :
– Il est un peu tôt pour accuser ce Gégé. Il y a plusieurs indices qui me font penser que quelqu’un d’autre est en cause.
– Mais d’où sors-tu, toi ? demanda Amrouche.
– J’étais là, discrètement, en train d’attendre que tu aies fini
– Alors, qu’as-tu vu ?
la solution
– J’ai vu et j’ai entendu, répondit Onésime d’un air mystérieux. J’ai entendu un petit garçon qui se nomme Jason se faire appeler Zizou, le diminutif du footballeur Zidane. Je l’ai vu faire des passes dans tout le commissariat. Je l’ai vu émerger par la porte de derrière lorsque sa mère l’a appelé. Ce paquet en forme de ballon de foot a dû lui taper dans l’œil. Il faut aller voir dans la ruelle où débouche cette sortie de secours.
– J’ai toujours dit qu’il fallait envoyer ce môme aux services sociaux, plutôt que de le garder ici à attendre sa mère, grinça le lieutenant Corroyer.
Il tournicotait son baudrier et bégayait comme à chaque fois qu’il savait qu’il allait se faire moucher.
– Quand on aura besoin de l’avis des cow-boys, on les sonnera, rétorquaAmrouche d’une voix coupante. Ça m’étonnerait que Zizou ait été intéressé par un service à whisky, ajouta-t-il.
En effet, Rouffignac était en train de rentrer dans le commissariat, tenant le paquet cadeau éventré, avec à l’intérieur le service-à-whisky-ballon-de-foot intact.
– De la part de tout le commissariat ! proclama Rouffignac en le tendant, en l’état, à Fricandot
– Quelle bonne idée ! s’extasia celui-ci en dégageant l’objet des lambeaux de l’emballage.
– Tu sors boire un coup ? J’ai besoin de changer d’air, dit Aziz à Onésime.
Lucie Vaudelle