evant la table dont la nappe blanche était couverte de miettes, Onésime et Aziz finissaient un repas bien arrosé. Une fois n’est pas coutume, Aziz avait fait honneur aux bonnes bouteilles sorties par Onésime pour l’occasion.
Quand il se ne revendiquait pas comme musulman par réaction contre les préjugés, Aziz s’avouait agnostique. Il prétendait aussi qu’il ne buvait pas d’alcool parce que cela lui donnait la migraine. Mais, ce soir-là, il avait bravé ses prétendus maux de tête.
– Tu te rappelles l’histoire de ton concierge dans le placard à balais ? interrogea-t-il soudain. Onésime éclata de rire :
– On ne peut pas dire que tes collègues m’aient accueilli à bras ouverts.
– Ils avaient bien raison : on a tout de suite vu que tu étais un emmerdeur !
Le jour en question, le commissaire Aziz Amrouche arrivait sur les lieux d’une mort visiblement violente. Dans ce vieil immeuble parisien, on avait transformé les toilettes désaffectées de la cour en placard pour seaux et balais. Le verrou avait été transféré de l’intérieur à l’extérieur de la porte et, sur la cuvette, avait été posé une planchette qui servait d’étagère. C’est là qu’était le mort, la gorge tranchée, tellement couvert de sang qu’on aurait dit qu’on l’avait peint en rouge. Le lieutenant arrivé le premier sur place était Fricandot.
Le commissaire Amrouche devait s’avouer que, malgré ses efforts, il ne pouvait pas le blairer. – Le macchabée est le concierge de l’immeuble, patron. Le légiste dit qu’à première vue, il a été égorgé avec une lame de rasoir. Elle est introuvable et, de plus, le verrou extérieur était fermé. Pas de doutes, c’est un meurtre. On a interrogé les voisins : sa femme a un amant au vu et au su de tous. Ils sont tous deux en garde-à-vue.
– N’allez pas trop vite en besogne, rétorqua Aziz.
C’était juste pour embêter le lieutenant, il devait bien le reconnaître.
– Mais on a fouillé le placard au millimètre, pas de rasoir, protesta l’autre.
D’une fenêtre de l’immeuble, une voix intervint alors :
– Vous avez regardé dans la cuvette des toilettes ?
– Fermez votre fenêtre et laissez la police faire son travail, ordonna Fricandot à l’importun civil, de son ton le plus officiel.
Le commissaire Amrouche leva les yeux. Un curieux bonhomme les observait du deuxième étage. Grands yeux dorés, menton pointu et petit nez délicat, il avait tout d’un lémurien un peu fripé par l’âge. Il portait un peignoir avec un grand col rayé brun et blanc, comme un maki qui aurait enroulé son panache autour de son cou.
– Après tout, monsieur est chez lui, dit Amrouche, toujours pour contrarier son subordonné.
Fricandot blêmit d’humiliation.
– Avez-vous inspecté la cuvette des toilettes ?ajouta Amrouche.
– Mais comment aurais-je pu, le macchab y est assis !
– Faites-le retirer, vite fait, et vérifiez !
S’il n’y avait rien au fond de la cuvette, on voyait une trace de sang sur la porcelaine.
– Regardez dans la réserve de la chasse pour voir la couleur de l’eau, insista le lémurien du deuxième.
– Elle est normale, protesta Fricandot après vérification.
– C’est pas normal qu’elle soit normale, reprit l’emmerdeur, depuis le temps, elle devrait être pleine de rouille.
– Il a raison, renchérit le commissaire avec perversité. Mais dites-moi, monsieur Je-sais-tout, comment le mort aurait-il pu faire pour fermer la porte de l’intérieur?
– Vous n’auriez pas trouvé un morceau de ficelle dans les toilettes?
– En effet.
– S’il y a aussi des fibres de ficelle accrochées au chambranle à la hauteur du verrou, tout est clair.
la solution
Le lémurien avait quitté son perchoir. Au lieu de son peignoir fatigué, il portait un imperméable avachi. Il se présenta au commissaire
– Onésime, prof de français en retraite.
Il continua sans le laisser répondre :
– Le concierge était fou de jalousie, Il a fermé la porte sur lui en enroulant une ficelle bien serrée autour de la molette et en tirant un coup sec.
Fricandot le regarda d’un air béant.
– Je n’ai rien compris du tout, avoua-t-il.
– Bon, expliqua patiemment Onésime, vous prenez une ficelle mince, comme pour attacher les rôtis, vous l’enroulez sur elle-même autour de la molette du verrou sans faire de nœud, puis, en la maintenant soigneusement en place, vous fermez la porte sur vous. La ficelle dépasse de l’autre côté. Vous la tirez d’un coup sec, la molette tourne et ferme le verrou. La ficelle se déroule et passe en entier par la fente entre la porte et son chambranle. Et le tour est joué ! Vous avez une porte fermée sans clé.
– Mais dites donc, remarqua Amrouche, les Mystères de la chambre jaune et toutes ces histoires de pièces closes des romans policiers n’ont plus aucun sens avec votre petite méthode.
– Eh oui, dit l’autre avec une modestie mal imitée. Quant au concierge, continua-t-il, ancien des commandos, il savait comment s’égorger sans mourir à l’instant. Après s’être tranché la gorge, il a jeté la lame dans la cuvette et tiré la chasse dans un dernier sursaut de vie.
– Faire tout cela en saignant à blanc, il faut vraiment en vouloir ! dit Aziz.
– Il savait qu’ainsi il se vengeait par-delà la mort : on accuserait du faux meurtre sa femme et l’amant.
Vous connaissez le Réveil de la Nation ? C’est un bistrot sympa.
– Bonne idée, répondit Aziz,
je me prendrais bien un sirop d’orgeat.
Lucie Vaudelle