u téléphone, la voix du lieutenant Bolo était encore plus indistincte que d’habitude. Onésime l’imaginait en train de mâchonner sa maigre moustache :
– Il est en congé de maladie, le patron : une grippe, prétend-il. Mais, quand on a la grippe, on n’est pas obligé de faire la gueule. M’est avis que c’est plutôt le genre grippe de cervelle. Il doit être chez lui à mariner dans son jus.
C’est bien sûr du commissaire Amrouche dont il parlait.
– C’est moi ! Onésime ! dit celui-ci en frappant à la porte de son ami.
– Entre, ce n’est pas fermé, lui répondit une voix dolente.
L’appartement d’Aziz, toujours impeccable à l’image de son occupant, était ce jour-là en désordre et mal aéré. Les rideaux étaient fermés alors qu’il faisait un grand soleil. Quand Onésime les ouvrit avec vigueur, Aziz protesta mollement.
– Bon, qu’est-ce que tu as, demanda le prof détective.
– Ça m’arrive de temps en temps, ça va passer…
– Quoi ?
– Le plongeon dans le pot au noir. Ma vie solitaire, ma femme qui ne veut plus de moi, Mon père qui m’a laissé tomber en partant, ma mère qui m’a laissé tomber en mourant. Mes enfants dont je suis incapable de m’occuper. Mes collègues qui me craignent sans m’aimer. Il vaut mieux que je m’arrête, non ? Ça lasse vite, ce genre de conversation.
– Pour une fois que tu parles de toi, je peux te dire que ça ne m’ennuie pas, au contraire. Surprise ! L’huître s’ouvre ! Qui sait ? Elle va peut-être nous pondre une perle ? C’est quoi cette histoire de parents qui t’ont abandonné ? Tu n’est pas de l’Assistance publique, que je sache ?
– On habitait à Paris. Ma mère est morte d’une maladie pulmonaire quand j’avais moins de deux ans, et je n’ai d’elle que des souvenirs confus. À ce qu’on m’a dit, continua Aziz, mon père s’était évaporé trois mois auparavant. J’ai été élevé par un de ses frères. Les rares fois où cet oncle en parlait, c’était pour dire que c’était un bon à rien qui n’avait attiré que des ennuis à la famille, qu’il ne méritait pas les efforts que leurs parents avaient faits pour ses études. La grand-mère qui me reste est du côté maternel. Elle n’a pas quitté l’Algérie, sauf récemment, et ne sait rien.
– En quelle année est-elle morte, ta mère ? demanda Onésime, que son intuition travaillait.
–Attends, je vais chercher.
Aziz fourragea dans des papiers :
– Janvier 1962, dit-il.
Les yeux dorés d’Onésime se mirent à scintiller
– Comment cela a-t-il pu t’échapper ? Toi qui connais si bien l’histoire des rapports de ton pays d’origine avec la France ? Ton père ne t’a certainement pas abandonné. Je crois que je sais ce qui lui est arrivé !
la solution
– Compte ! Janvier 62 moins trois mois, cela fait octobre 61. Le mois de la grande manifestation organisée par le FLN à Paris, au cours de laquelle il y eut tant de morts et encore plus de disparus ! Tu m’en parlais toi-même l’autre jour.
– Comment ai-je pu laisser passer cela, murmura Aziz.
– Hum ! Pour tes motivations là-dessus, un modeste détective comme moi est incompétent. C’est plutôt l’affaire d’un psy… Ce n’était pas un père indigne que tu as eu, mais un patriote. Et, pour en avoir le cœur net, tu es aux premières loges, Flic et même gradé… Quoi que tu en dises, tu dois bien avoir trois-quatre amis bien placés pour te rencarder.
– À propos, continua Onésime, passant du coq à l’âne, es-tu parent avec Taos Amrouche et son frère, les grands écrivains kabyles ?
– Pas à ma connaissance, répondit Aziz, encore sonné par la révélation. D’après ce qu’on m’a dit, continua-t-il, mon grand-père était un simple paysan.
– Ils font partie de ma bibliothèque idéale, dit Onésime. J’ai fait un cours sur eux, une année, à des lycéens. Mais ça les a endormis, ces Béotiens.
Allez, habille-toi et viens avec moi prendre une gentiane-cassis au Réveil de la Nation.
– Pouah ! Ta mixture, tu peux te la garder, répondit Aziz.
Mais, pour une fois, un petit whisky ne serait pas de refus !
Lucie Vaudelle