NESIME SE SENTAIT tout drôle en arpentant les couloirs du lycée dans lequel il avait passé les vingt dernières années de sa carrière de professeur de français.
Les murs avaient été repeints dans des tons vifs qu’il trouvait du plus mauvais goût, car il n’aimait pas trop les changements. Et, justement, quelque chose avait changé dans l’atmosphère, dans les odeurs, de telle façon qu’il se sentait subtilement étranger à ce lieu si familier
.

Lorsque Bruno Chalandon s’avança vers lui, il reconnut immédiatement l’enfant qu’il avait côtoyé quinze ans auparavant. Il ne s’étonnait pas que cet élève, plutôt brillant mais timoré, ait choisi de continuer de téter la maigre mamelle de l’Education nationale. « Tout sauf l’inconnu » était sa devise. Ses yeux bleus, qu’agrandissaient des lunettes d’hypermétrope, ressemblaient à deux piscines d’eau javellisée. Ils se mirent à marcher côte à côte.
– Alain Brochard, que j’ai rencontré il y a quelques jours, m’a annoncé votre reconversion. Je me suis dit que, comme ancien prof, vous étiez ce qu’il nous fallait.
Un élève les croisa, la tête emmitouflée d’une casquette recouverte d’un capuchon. Il marchait avec les jambes raides et écartées, comme si ses bijoux de famille avaient souffert d’une grave inflammation.
– Bonjour, Hurel, dit Chalandon. – Ta mère, répondit aimablement l’adolescent.
– Ce n’est pas dans sa famille du Calvados qu’il a attrapé cet accent d’El-Harrach soupira le professeur Chalandon, esquivant comme d’habitude l’essentiel.
– Venons-en aux faits, grogna Onésime que l’atmosphère déprimait.
– Je fais cette démarche à la demande expresse du proviseur
– Et allons-y ; on ouvre le parapluie ! songea Onésime.
– Vous savez comme la presse est à l’affût des scandales dans les lycées. Le nôtre a une bonne réputation qui doit rester intacte. Ce n’est pas vraiment du vandalisme, comme l’écriraient tout de suite les journaux. Juste une serrure qu’il faut remplacer plusieurs fois par semaine : celle de la salle de chimie. Un jour, elle est remplie de colle, le lendemain de limaille de fer, le troisième jour elle est détruite à l’acide. Ce qui fait que M. Xantime, le professeur de sciences, ne peut plus dispenser ses cours, continua Chalandon. Cela doit l’atteindre, car je le trouve un peu nerveux. D’ailleurs, le voici.
Un petit bonhomme vibrionnant aux fins cheveux de bébé s’approcha d’eux.
– Alors, un serrurier amateur s’intéresse à votre classe ? plaisanta Onésime – Oui, répondit l’autre, et avec mon précieux matériel, je n’en dors plus. Je me lève chaque jour en me demandant ce que ces garnements vont encore inventer. Sur ce, Xantime s’éloigna d’un pas saccadé.
– Dites-moi, les vandalisations de la serrure ont bien eu lieu dans cet ordre : colle, limaille, acide ? demanda Onésime.
– C’est exact.
– Alors, je peux vous dire que, si j’ignore quel est le responsable du premier sabotage, j’ai une petite idée sur celui qui a bousillé la serrure les deux autres fois.
la solution
Dans le bureau du proviseur, M. Xantime pleurait à chaudes larmes :
– J’avais toujours peur que les élèves ne me cassent quelque chose. Quand la serrure a été bouchée à la colle, plus de cours dans l’attente du serrurier. Quel soulagement ! Alors, quand j’étais trop angoissé, je venais la nuit rendre la serrure inutilisable.
– La colle dans la serrure, c’était signé « élève », ajouta Onésime, mais la limaille et l’acide, il fallait les avoir sous la main. Lorsque Onésime annonça le montant de ses honoraires, Chalandon manqua de s’étrangler.
– Je pensais qu’en tant qu’ancien du lycée, vous nous feriez une faveur.
– Et puis quoi encore ?
– Vous n’avez pas changé, dit fielleusement Chalandon, Comme prof, vous ne parliez que de ce qui vous intéressait : Ibsen en cours de français ! Et on pouvait se brosser pour l’accord de participes passés »
Sans répondre, Onésime s’éloigna d’un pas nonchalant. .
Lucie Vaudelle