ette voix féminine qui sortait de son répondeur, Onésime l’aurait reconnue entre mille. Agressive et désemparée à la fois, ce ne pouvait être que celle de son ex-femme, Françoise :

– Cette histoire de coccinelle et de feuille blanche me rend dingue. Pour une fois, sois à la hauteur et montre que ton prétendu travail de détective n’est pas entièrement bidon.
Onésime soupira. C’était bien d’elle : toujours le mot pour faire plaisir.
Dans le bus 86 qui le menait de la Nation au Quartier Latin, Onésime repensait à ses résolutions de la matinée : il allait cesser d’être un détective dilettante qui rend service aux amis gratis et exiger dorénavant d’être rétribué. Dans ce monde sans pitié, il était bien connu qu’on respectait les gens à l’aune de ce qu’on les payait, que diable ! Hélas, ce n’était pas avec Françoise qu’il allait passer aux services rémunérés !
La maison d’édition où elle travaillait avait ses locaux dans un de ces vieux appartements de Saint-Germain des Prés aux parquets craquants et aux portes à double battant. Le bureau de Françoise avait été installé dans l’ancienne cuisine. Il y avait une vieille hotte et l’évier, couvert d’une planche, servait de table de travail d’appoint.
Pour ne pas changer, son ex-femme accueillit Onésime comme un chien dans un jeu de quilles. Ses yeux bleus étaient soulignés de poches et autour de sa bouche ourlée, deux plis faisaient comme des parenthèses.
– Kevin, allez faire des photocopies. maugréa-t-elle.
Un jeune homme qui occupait le fameux bureau-évier se leva en balbutiant :
– Quelles photocopies ?
– Je ne sais pas, trouvez-en à faire !
Le garçon tripota ses lunettes rouges, essuya son nez qui coulait et sortit.
– Mon Dieu qu’il m’énerve, ce stagiaire ! dit Françoise en écrasant un mégot.
Des deux molosses accrochés à ses trousses, Françoise en avait vaincu un, l’alcool. Mais le deuxième, le tabac, était toujours fermement attaché. Elle était la seule que connaissait Onésime à encore allumer chaque cigarette avec la précédente.
– C’est quoi cette histoire de coccinelle ? Tu fais dans l’entomologie, maintenant ? demanda-t-il.

– La coccinelle, répondit-elle, orne un gros taille-crayon que je prends avec mon bloc-notes et mes crayons, lorsqu’il y a un comité d’édition. On est tous sous pression à cause d’une nouvelle collection qui est en route. C’est plus secret que le numéro du coffre de la Banque de France. Des détails là-dessus feraient plaisir à beaucoup, en particulier les éditions Ibliss, nos vieux adversaires !
Toujours est-il qu’hier, à la réunion, j’étais si nerveuse que, dès le début, j’ai fait tomber ce satané taille-crayon, Je le regarde machinalement : au lieu de six points, la coccinelle n’en avait plus que cinq ! Je me dis que j’avais dû mal voir avant. Après la réunion, j’enferme dans mon tiroir les notes que j’avais prises. Cinq minutes plus tard, je reviens dans mon bureau : la coccinelle avait de nouveau six points ! Et lorsque je regarde sur mon bureau les feuilles restantes de mon bloc, il manquait une page (tu sais comme je suis maniaque, je les numérote à la main) et c’était une page blanche !
C’est peut-être moi qui pète un câble.
– Ton taille-crayon, c’est une pièce unique ? répondit Onésime.
– Non, je l’ai acheté dans une solderie.
– Je soupçonne quelqu’un, déclara Onésime, et je vais essayer de le piéger.
la solution
Le stagiaire avait le nez si rouge qu’il faisait pitié.
– Je crois que c’est le stress, tenta-t-il de justifier.
– Pouvez-vous m’expliquer, mentit Onésime, d’où vient ce taille-crayon avec une coccinelle à cinq points.
– À cinq points, ? Mon Dieu, je me suis trompé ! s’écria-t-il en blêmissant. Mais non, elle en a six, c’est bien la vôtre, ajouta-t-il en tendant la bestiole en plastique à Françoise, sidérée.
– Abandonnez le métier d’espion, dit Onésime d’un air moqueur, vous n’êtes vraiment pas doué.
– Et en plus ça m’abîme la santé, répondit le stagiaire sans tenter de nier. Le taille-crayon est si gros que cacher un micro dans un autre presque semblable a été un jeu d’enfant. Mais vous l’avez fait tomber dès le début de la réunion et le micro s’est cassé. Alors, j’ai pensé à la dernière page de vos notes qui contenait le relevé de conclusions. Après avoir rééchangé les taille-crayons, j’ai pris la page blanche qui suivait (avec du graphite en poudre, on peut reconstituer le texte en creux). Mais c’était illisible.
Tout ça pour rien ! Enfin, j’espère qu’au moins mon rhume guérira. Car, pour le stage aux éditions Ibliss, je peux me brosser.
– Tout ce qu’ils vous ont promis, c’est un stage ! s’indigna Françoise, Non seulement ils sont malhonnêtes, mais en plus ils sont mesquins !
Lucie Vaudelle