NESIME SAISIT le gros bouquet de muguet qu’il avait mis au frais dans un verre d’eau et sortit.

Il avait fait le nettoyage en grand de son appartement pour accueillir la famille de son ami le commissaire Amrouche.
– Je suis ravi d’accueillir ta famille d’Algérie en visite, mais pourquoi ne les héberges-tu pas chez toi. Ta femme peut dormir avec toi, ta grand-mère dans le bureau et les enfants…
Aziz s’était frotté les yeux d’un air las.
– Ma femme ne voudra pas dormir avec moi parce qu’on est séparé et si ma grand-mère s’en aperçoit, elle fera un scandale. De grâce, ne me demande plus d’explications !
Onésime, qui raffolait des explications, avait pourtant senti que ce n’était pas le moment.
Et maintenant, il se dirigeait vers la maison de sa propre ex-épouse, qui avait accepté de l’héberger et avec qui il comptait bien dormir, sinon plus, si affinités. Les affinités étaient en bonne voie lorsqu’une musiquette les interrompit.
– Allo ! aboya Onésime
– J’avais peur que tu aies coupé ton portable, disait Aziz au bout du fil, d’une voix tremblante. S’il te plait, viens tout de suite chez toi !
Onésime, en entrant, regretta presque d’avoir fait le ménage. Une très vieille dame aux cheveux rougis de henné et au visage décoré de tatouages bleus vociférait dans une langue inconnue. Dans le coin, une jolie femme aux yeux d’écureuil était recroquevillée, deux petits enfants tapis derrière elle. Chaises renversées, souillures et odeur de vomi complétaient le tableau.
– Que dit-elle ? demanda Onésime, à propos des imprécations de la grand-mère.
– Elle dit en kabyle qu’Aziza a tenté de l’empoisonner, qu’elle est une mauvaise épouse et une criminelle, et qu’il faut lui retirer ses enfants et l’envoyer en prison.
– Rien que ça ! ironisa Onésime
– Je suis sûr que ma femme est incapable d’une telle chose, mais la grand-mère dit qu’elle a uniquement mangé la chorba préparée par Aziza et qu’elle s’est tout de suite mise à avoir très mal au ventre et à vomir. Tu me vois en train d’aller au labo pour faire analyser la chorba ! Non seulement ça ne serait pas terrible pour mon boulot, mais ma femme en garde-à-vue, je n’arrive pas l’envisager. Je me suis dit qu’avec ton intuition, tu trouverais peut-être la solution avant qu’il y ait trop de casse, continua Aziz d’un air suppliant.
– Mon intuition ? protesta Onésime, tu veux dire mon infaillible sens de la déduction !
– Quoi que ce soit, c’est le moment de t’en servir.
– Bon, Récapitulons ! Elle n’a rien mangé ni bu dans l’avion ?
– - ??????, demanda la grand-mère
– Qu’est ce qu’elle dit, demanda Onésime ?
– Elle dit « qu’est ce qu’il dit ».
Après un échange en kabyle avec la vieille dame, Aziz précisa :
– Elle n’a rien pris dans l’avion, c’est une musulmane très pieuse et elle craint toujours qu’il y ait de l’alcool ou du porc dans ce qu’on lui sert. Juste la chorba et un verre d’eau qui était sur la table.
Le teint d’Onésime pris une couleur violacée, puis blafarde :
– Sacré nom de Dieu ! éructa-t-il, Tout ça est de ma faute.
la solution
Une voix suave annonça l’embarquement des passagers pour Alger. Les enfants grimpèrent au cou d’Aziz, gêné et ravi, pour l’embrasser. La grand-mère lançait des regards courroucés à tous les voyageurs qui osaient poser les yeux sur elle : si elle s’était bien remise physiquement du lavage d’estomac qui l’avait débarrassée des trois toxines présentes dans le muguet, son amour-propre n’était pas demeuré intact.
– Quel idiot j’ai été de laisser traîner le verre où avait trempé le muguet : ça ne peut pas tuer un adulte, mais pour tes enfants ou ta grand-mère, ç’aurait pu être grave. Heureusement qu’elle est solide comme une chèvre des monts Djurdjura.
Après un baiser léger d’Aziza à son ex-mari accompagné un regard assez tendre, la famille s’éloigna.
Lucie Vaudelle