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 Les mystères d'Onésime
Suivez chaque semaine Onésime, prof de français devenu détective, dans une nouvelle enquête à la découverte du Paris multiple et coloré d’aujourd’hui.

Episode 10
Table rase
Une histoire de valise - 2/10
Les mystères d'Onésime
ONESIME FOUILLAIT toutes ses poches, à la recherche de son portable qui couinait.


PLace de la réunion– Allo, rugit-il.
– Aziz au téléphone. J’ai un cas pour toi, réservé aux détectives rentiers. C’est un sans-domicile-fixe, Jean-Pierre Porchez, JP pour les intimes. Il est exclu d’en attendre un sou. Un patron de bistrot l’accuse d’avoir piqué le cochon en porcelaine qui sert pour les pourboires. Le mastroquet dit qu’il a un témoin. Mais, cette histoire, je la sens mal.

En attendant l’heure du rendez-vous avec son client économiquement faible, Onésime alla prendre le vent Chez Robert, bistrot de quartier avec plat du jour. Le voilà devant sa gentiane-cassis, l’œil vague mais tendant l’oreille aux commentaires des habitués. Un aimable poivrot, Nénesse, essayait de prendre langue avec lui.

– Je sais pas ce qui lui a pris, au patron, l’autre jour, de virer JP. Ça fait si longtemps qu’il rade par ici.
Nénesse continuait son monologue :
- Il a pas toujours été purotin, JP. Il m’a raconté un jour qu’il avait fait l’école des journalistes. Je sais pas ce que le patron lui voulait avec son histoire de valise. JP, il a toujours un sac à dos.
Fatima, la patronne, intervint :
– Allez, Nénesse, ouste ! C’est l’heure que tu ailles prendre l’air.
– Tu vas pas t’y mettre, toi aussi, Faty,
tenta faiblement l’ivrogne. Puis il sortit en traînant les pieds.
– C’est quoi cette histoire de JP ? demanda Onésime.
– Oh, rien de grave, répondit Fatima. Ce pauvre JP, lui, c’est pas l’alcool. Il a une chambre à louer.
– Il est agent immobilier ?
s’étonna Onésime.
Fatima éclata de rire.
– Mais non, je veux dire qu’il a une case de vide. Il n’est pas idiot, il est brindezingue. Fou, quoi !
– Dites donc, vous parlez comme une vraie parigote. Vous êtes Parisienne de Paris ?
– Oui, j’y suis née. Mon père est venu en 62 et il m’a fabriquée tout de suite. Il était copain avec Robert qui est devenu mon mari. On a vingt ans de différence, mais ça n’empêche pas l’amour.
– Nénesse m’a dit que votre mari avait porté plainte pour le vol du cochon tirelire
, mentit Onésime en espérant que Fatima n’avait pas l’oreille trop fine.
– Comment ça, « porté plainte » ? répondit-elle en pâlissant.

Onésime essaya de continuer la conversation avec la bistrote, mais celle-ci n’avait plus le cœur aux bavardages. Elle astiquait son zinc, le sourcil froncé.

Voyant qu’il n’y avait plus rien à en tirer, Onésime alla à son rendez-vous avec le fameux JP, sur un banc du square voisin. L’autre arriva : baskets, jean, blouson et sac à dos, tout ça un peu froissé, mais nickel. C’est dans le regard que les choses étaient moins nettes. Ses yeux semblaient les fenêtres par lesquelles on apercevait la terrible bataille qui faisait rage sous son crâne. Des yeux gris pâle, rendus encore plus clairs par sa peau tannée d’homme vivant dans la rue.

– C’est vous qui avez piqué l’argent des pourboires dans le bistrot de Robert ?
– Ce salopard, j’aurais sa peau. Ça fait 45 ans qu’on aurait dû la lui trouer !
– Pourquoi 45 ans ?
demanda Onésime.

Cette simple question fit éclater l’orage intérieur de JP.
– De quoi je me mêle ? Et puis t’es qui, toi ?
– On se calme, dit Onésime, j’ai compris que je ne dois pas compter sur vous pour vous aider.


Puis il se dirigea vers le commissariat où officiait son ami Amrouche.
– De toute façon, pensa-t-il, depuis que j’ai vu sur la vitrine du bistrot un autocollant d’une association d’anciens combattants d’Algérie, j’ai ma petite idée.
la solution
Onésime était en train de raconter sa version des faits à Aziz, lorsque Fatima arriva. Elle s’assit d’un air las et expliqua :
– Je viens retirer la plainte que mon mari a déposée. JP n’a rien volé du tout. Mais quand il a raconté Robert qu’il avait été « porteur de valise » pour le FLN, mon homme est devenu fou.
Lui, c’est un ancien d’Algérie. Que les Algériens se soient battus pour leur indépendance, il a fini par l’accepter. Mais que des Français les aient aidés
, continua-t-elle, ça le dépasse. Entre mon père, ancien harki, et lui, il y des jours où je craque… Après s’être engueulé avec JP, il a trouvé le prétexte de la tirelire pour le mettre à la porte du bistrot. Mais quand j’ai appris que Robert avait porté plainte, j’ai trouvé que ça allait trop loin.

Après avoir informé sévèrement Fatima sur les peines encourues pour dénonciation calomnieuse, Aziz la laissa partir.
Aziz soupira :
– Finalement, tu n’es peut-être pas si mauvais
– Eh oui, j’avais tout deviné
, répondit Onésime d’un air satisfait.
– Aucun de mes inspecteurs ne voulait s’y coller, mais finalement c’était facile.
– Merci pour le compliment
, râla Onésime, puis, passant du coq à l’âne. Est-ce que je t’ai déjà raconté comment je suis Suisse du côté de mon père.
– Voilà qui aurait manqué à ton génome francophone,
murmura Aziz, résigné.
Lucie Vaudelle

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