NESIME
FOUILLAIT toutes ses poches, à la recherche de son portable
qui couinait.

– Allo, rugit-il.
– Aziz au téléphone. J’ai un cas pour
toi, réservé aux détectives rentiers. C’est
un sans-domicile-fixe, Jean-Pierre Porchez, JP pour
les intimes. Il est exclu d’en attendre un sou. Un patron
de bistrot l’accuse
d’avoir piqué le cochon en porcelaine qui sert pour
les pourboires. Le mastroquet dit qu’il a un témoin.
Mais, cette histoire, je la sens mal.
En attendant l’heure du rendez-vous avec son
client économiquement faible, Onésime
alla prendre le vent Chez Robert, bistrot de quartier
avec plat du jour. Le voilà devant sa gentiane-cassis,
l’œil vague mais tendant l’oreille
aux commentaires des habitués. Un aimable
poivrot, Nénesse, essayait de prendre langue
avec lui.
– Je sais pas ce qui lui a pris, au patron, l’autre
jour, de virer JP. Ça fait si longtemps qu’il
rade par ici.
Nénesse continuait son monologue :
- Il a pas toujours été purotin, JP.
Il m’a raconté un jour qu’il avait
fait l’école des journalistes. Je sais
pas ce que le patron lui voulait avec son histoire
de valise. JP, il a toujours un sac à dos.
Fatima, la patronne, intervint :
– Allez, Nénesse, ouste ! C’est
l’heure que tu ailles prendre l’air.
– Tu vas pas t’y mettre, toi aussi, Faty, tenta faiblement l’ivrogne. Puis il sortit en
traînant les pieds.
– C’est quoi cette histoire de JP ? demanda
Onésime.
– Oh, rien de grave, répondit Fatima.
Ce pauvre JP, lui, c’est pas l’alcool.
Il a une chambre à louer.
– Il est agent immobilier ? s’étonna Onésime.
Fatima éclata de rire.
– Mais non, je veux dire qu’il a une case de vide. Il n’est
pas idiot, il est brindezingue. Fou, quoi !
– Dites donc, vous parlez comme une vraie parigote. Vous êtes
Parisienne de Paris ?
– Oui, j’y suis née. Mon père est venu en 62
et il m’a fabriquée tout de suite. Il était copain
avec Robert qui est devenu mon mari. On a vingt ans de différence,
mais ça n’empêche pas l’amour.
– Nénesse m’a dit que votre mari avait porté plainte
pour le vol du cochon tirelire, mentit Onésime en espérant
que Fatima n’avait pas l’oreille trop fine.
– Comment ça, « porté plainte » ? répondit-elle
en pâlissant.
Onésime essaya de continuer la conversation avec la bistrote,
mais celle-ci n’avait plus le cœur aux bavardages. Elle astiquait
son zinc, le sourcil froncé.
Voyant qu’il n’y avait
plus rien à en
tirer, Onésime alla à son rendez-vous
avec le fameux JP, sur un banc du square voisin.
L’autre arriva : baskets, jean, blouson et
sac à dos, tout ça un peu froissé,
mais nickel. C’est dans le regard que les choses étaient
moins nettes. Ses yeux semblaient les fenêtres
par lesquelles on apercevait la terrible bataille
qui faisait rage sous son crâne. Des yeux gris
pâle, rendus encore plus clairs par sa peau
tannée d’homme vivant dans la rue.
– C’est vous qui avez piqué l’argent
des pourboires dans le bistrot de Robert ?
– Ce salopard, j’aurais sa peau. Ça
fait 45 ans qu’on aurait dû la lui trouer
!
– Pourquoi 45 ans ? demanda Onésime.
Cette simple question fit éclater l’orage
intérieur de JP.
– De quoi je me mêle ? Et puis t’es
qui, toi ?
– On se calme, dit Onésime, j’ai
compris que je ne dois pas compter sur vous pour vous
aider.
Puis il se dirigea vers le commissariat où officiait
son ami Amrouche.
– De toute façon, pensa-t-il, depuis que
j’ai vu sur la vitrine du bistrot un autocollant
d’une association d’anciens combattants
d’Algérie, j’ai ma petite idée.
la solution
Onésime était en train de raconter sa version des faits à Aziz,
lorsque Fatima arriva. Elle s’assit d’un air las et expliqua
:
– Je viens retirer la plainte que mon mari a déposée.
JP n’a rien volé du tout. Mais quand il a raconté Robert
qu’il avait été « porteur de valise » pour
le FLN, mon homme est devenu fou.
Lui, c’est un ancien d’Algérie. Que les Algériens
se soient battus pour leur indépendance, il a fini par l’accepter.
Mais que des Français les aient aidés, continua-t-elle, ça
le dépasse. Entre mon père, ancien harki, et lui, il y
des jours où je craque…
Après s’être engueulé avec JP, il a trouvé le
prétexte de la tirelire pour le mettre à la porte du bistrot.
Mais quand j’ai appris que Robert avait porté plainte, j’ai
trouvé que ça allait trop loin.
Après avoir informé sévèrement Fatima sur les peines encourues pour dénonciation calomnieuse, Aziz la laissa partir.
Aziz soupira :
– Finalement, tu n’es peut-être pas si mauvais
– Eh oui, j’avais tout deviné, répondit Onésime d’un air satisfait.
– Aucun de mes inspecteurs ne voulait s’y coller, mais finalement c’était facile.
– Merci pour le compliment, râla Onésime, puis, passant du coq à l’âne. Est-ce que je t’ai déjà raconté comment je suis Suisse du côté de mon père.
– Voilà qui aurait manqué à ton génome francophone, murmura Aziz, résigné.
Lucie Vaudelle