NESIME
SORTAIT en claquant la porte de son appartement, lorsqu’il
découvrit, debout sur le paillasson, sa voisine de palier
qui l’attendait en triturant le cordon de son jogging.
– Mme Cuberdon est morte, dit-elle, vous êtes au courant ?
– C’est qui celle-là ?
– Vous savez, la vieille dame belge du 6e : elle est quasiment morte
dans les bras de la concierge.
Onésime grogna :
– Paix à son âme. C’est combien pour la couronne
?
– Non, c’est pas pour ça. C’est qu’on dit
que vous êtes détective et il y a un truc bizarre
– Un suicide ? un assassinat ? répondit Onésime, alléché.
– Bah non, c’est le cœur. Mais elle a dit un truc bizarre
en mourant.
Agacé par ces atermoiements, Onésime sautilla jusqu’au
6E, fendit la cohorte de mémères gémissantes et
excitées qui encombrait le palier et bondit dans la chambrette
de Mme Cuberdon. Pas bien sûr de son droit à s’occuper
de l’affaire, il appela son ami le commissaire Amrouche.
– Tu trouves des macchabées, maintenant ? Je t’envoie
Bolo.
Le lieutenant Bolo surgit avec une promptitude que ne laissaient augurer,
ni son pas traînant, ni son air désabusé. Un médecin
finissait d’établir le certificat de décès.
Bolo poussa le troupeau de vieilles vers l’escalier. Dans le calme
revenu, Onésime demanda :
– Alors, elle a dit quoi ?
La concierge était encore toute retournée d’avoir
senti cette vie s’évaporer contre son sein. Pour se remettre,
elle se roulait une cigarette avec la maestria de l’habituée
:
– Elle a dit « Les bijoux, dans le pistolet ». Elle !
Un flingue ! J’ai dû mal entendre
– Mettre des bijoux dans un pétard, c’est original,
dit Bolo en mordillant sa moustache clairsemée, encore que, dans
un chargeur vide… Allez, on le cherche !
La concierge s’apportait un petit réconfort en buvant un
verre de la gnôle qu’elle avait trouvée dans l’armoire.
Onésime aidait Bolo. Sauf des moutons, rien sous le lit sur lequel
gisait la défunte couverte d’un drap. Rien derrière
les romans d’amour sur l’étagère du cosy-corner.
Rien dans la machine à coudre, ni la boîte à couture.
Rien dans le frigo, si ce n’est des endives, du lait et un fromage
malodorant de type indéterminé Rien dans la panière,
juste un gros bâtard entamé et un petit pain oublié au
fond, tout rassis. Rien dans la suspension en verre dépoli. Bolo
sortit des toilettes en redescendant sa manche, il n’y avait rien
non plus dans la chasse d’eau. Armoire, commode, salle de bain,
pot de géranium sur la fenêtre : rien !
Un total fiasco.
En désespoir de cause, ils allèrent se consoler au Réveil
de la Nation où se trouvait déjà le commissaire
Aziz. Dégoûté, Onésime buvotait sa gentiane
cassis.
– Pouah ! J’ai encore l’odeur de ce fromage sur les doigts.
– Ça doit être du herve, dit Aziz, fromage belge puant,
mais excellent.
– Tu dis ça à moi qui suis un quart belge ! grogna
Onésime, vexé,
je ne l’avais pas reconnu, c’est
tout.
– Ah ! une tranche de herve sur un de ces petits pains belges délicieux
! murmurait Aziz. Onésime se dressa comme s’il avait vu un
spectre:
– Le pistolet ! coassa-t-il.
la solution
Les trois hommes firent un aller-retour au pas de course jusqu’à la
mansarde de Mme Cuberdon. Les croque-morts étaient en train d’emporter
la défunte dans un sac en plastique avec fermeture éclair.
Puis voilà les trois compères de nouveau attablés.
Onésime rayonnant, un mince sourire sur le long visage brun d’Aziz
et comme une pâle étincelle dans l’œil tombant
de Bolo.
– On l’a, le pistolet ! triompha Onésime. Il brandit
le petit pain rond rassis. Ma grand-mère de Nivelles les appelait
aussi comme ça : des pistolets !
Avec son canif, il éventra la croûte rendue coriace par
le temps. Cachée au milieu, dormait la clé d’un coffre
bancaire.
– Je ne sais pas ce qu’il y a dans le coffre, mais ses héritiers
vont être contents ! Pour un peu, ça passait à la poubelle.
– Allez, on trinque à la mémoire de cette vieille futée
de Mme Cuberdon.
Lucie Vaudelle