Le Prix BEUR FM Méditerranée décerné chaque année récompense un roman paru dans l’année.
Les ouvrages sélectionnés, par un comité de lecture, répondent aux axes suivants :
- un roman ou récit publié en langue française ;
- l'auteur abordera le Maghreb, la Méditerranée, l'identité plurielle ;
Ce Prix est parrainé par de grandes personnalités des Arts et des Lettres : Edmonde Charles-Roux, Leila Sebbar, Antoine Sfeir, Gisèle Halimi, Daniel Prévost...
Le petit prince
Antoine de Saint-Exupéry Edition Gallimard
Les légendaires aquarelles réalisées pendant la Seconde Guerre mondiale par Saint-Exupéry avaient mystérieusement disparu. A l'heure où l'on fête le 60 e anniversaire de la publication française du conte le plus lu au monde, L'Express a remonté la piste
Ne tournons pas autour du pot de peinture: les mythiques dessins du Petit Prince, qui ont fait rêver tant de générations de lecteurs, n'étaient pas de la main de Saint-Exupéry. Contrairement à ce que prétend l'indication figurant sur la célèbre jaquette - «Avec des aquarelles de l'auteur» - le Petit Prince et sa longue écharpe jaune, le fameux Mouton et la Rose fragile furent recopiés, en 1945, par une main anonyme, avec pour seul modèle les dessins parus pendant la guerre dans l'édition originale du conte, aux Etats-Unis. D'où un certain nombre d' «infidélités»: en réalité, la redingote du Petit Prince n'est pas bleue, comme nous l'avons tous cru, mais vert d'eau; certains couchers de soleil manquent; l'étoile que l'astronome contemple avec sa lunette a disparu, etc.
Extrait du légendaire Petit Prince lu par Gérard Philipe
Détails, pourrait-on objecter? Mais peut-on encore parler de détails à propos de l'œuvre de fiction la plus lue au monde - 80 millions d'exemplaires vendus, 150 traductions - dont chaque phrase, chaque syllabe, chaque dessin, fait l'objet d'exégèses infinies? «Nous n'avons pas eu le choix, les aquarelles originales de mon grand-oncle avaient disparu à New York pendant la guerre, il a fallu tout faire redessiner à l'époque», justifie Olivier d'Agay, petit-neveu d'Antoine de Saint-Exupéry. Disparues, vraiment? Et si, en réalité, ces aquarelles avaient survécu? Survécu à Saint-Ex lui-même, au chaos de l'après-guerre, à une longue bataille de succession et à l'appétit de collectionneurs fanatiques. Pour le 60e anniversaire de la publication française du Petit Prince, L'Express a remonté la piste de ces mythiques aquarelles.
Première étape: New York. C'est le dernier endroit où des témoins les ont aperçues. En effet, on l'ignore souvent, The Little Prince paraît pour la première fois en avril 1943, chez Reynal & Hitchcock, 386 4th Avenue, New York, trois ans avant d'être publié en France. Une bizarrerie éditoriale dictée par l'exil. En décembre 1940, Saint-Exupéry, démobilisé, s'est embarqué pour New York sur le même paquebot que Jean Renoir. La traversée est l'occasion de faire le point sur son existence mouvementée: la formidable aventure de l'Aéropostale, du désert marocain à la pampa en Terre de Feu, les crashs à répétition - le dernier, au Guatemala, l'a laissé en piteux état - les succès littéraires - Vol de nuit, préfacé par Gide, obtient le prix Femina en 1931 - les amours innombrables - malgré son mariage avec la volcanique Consuelo... Une vie à cent à l'heure, échevelée, dispersée, bouillonnante.
Lorsqu'il débarque à New York, Antoine de Saint-Exupéry est loin d'être un inconnu. Wind, Sand and Stars (Terre des hommes) vient d'obtenir le National Book Award, l'une des plus hautes distinctions de l'époque, et s'est écoulé à 250 000 exemplaires. Le romancier s'installe au 27e étage du prestigieux 240 Central Park South, avec vue sur le célèbre parc. Il retrouve ses amis Pierre Lazareff, Jean Gabin et le dessinateur Bernard Lamotte, fréquente Marlene Dietrich et Charlie Chaplin, noue des idylles avec de charmantes New-Yorkaises. Pourtant, l'exil a un goût amer pour cet assoiffé d'action. Les gaullistes le soupçonnent de complaisance envers Vichy, les maréchalistes de penchants coupables envers la Résistance.
Intrigué par ce «petit bonhomme» Côté création littéraire, Saint-Ex, qui a officiellement renoncé au roman, se trouve également dans une impasse: après Pilote de guerre, paru en 1942, il entasse inlassablement rames de feuillets noircis et bandes magnétiques enregistrées pour Citadelle, une entreprise qu'il ne pourra jamais mener à bien. Le miracle va se produire un beau jour de l'été 1942: alors qu'il déjeune en compagnie de son éditeur Eugene Reynal et de son épouse Elizabeth au Café Arnold, la «cantine» des exilés français sur Columbus Circle, il griffonne sur la nappe, comme à son habitude, un petit garçon avec une crinière ébouriffée. L'éditeur est intrigué par ce «petit bonhomme». Pourquoi ne pas en faire le héros d'un conte pour enfants? suggère-t-il. «Banco!» répond Saint-Ex.
«A l'origine - on a peine à l'imaginer aujourd'hui - ce n'était pas Saint-Exupéry lui-même, mais l'un de ses amis, Bernard Lamotte, qui devait réaliser les illustrations du Petit Prince», dit en souriant Alban Cerisier, grand spécialiste de Saint-Ex chez Gallimard. Rien d'étonnant à cela: Lamotte, dont le trait réaliste influencera des auteurs de bande dessinée comme Pratt ou Jijé, vient juste d'illustrer Pilote de guerre. Mais ses premiers essais pour Le Petit Prince, dont l'univers poétique est à mille lieues de l'esthétique «combinaison et cockpit», ne sont pas convaincants. «Tu devrais le dessiner toi-même», conseille alors à Saint-Ex Silvia Hamilton, sa maîtresse new-yorkaise.
Le dessiner lui-même? Une évidence, tant le conte est intimement mêlé aux souvenirs personnels de Saint-Ex, depuis le renard, inspiré par un fennec apprivoisé dans le désert de Mauritanie, en 1928, jusqu'aux baobabs, réminiscences de ses vols au Sénégal, en passant par l' «allumeur de réverbères», croisé dans son enfance autour de la propriété familiale de Saint-Maurice-de-Rémens (Ain)... Et puis, surtout, voilà des années que Saint-Ex griffonne son «petit bonhomme» à tout va, en marge de ses manuscrits, dans sa correspondance ou sur des nappes de restaurant... Qu'il soit chauve, ailé ou affublé d'un chapeau à la Robin des bois (1), son héros dégage toujours une poésie très particulière, unique, universelle.
Antoine se lance donc à corps perdu dans le dessin. Sur le conseil de l'explorateur Paul-Emile Victor, il va utiliser notamment des crayons-aquarelles, plus pratiques que la peinture à l'eau quand on voyage beaucoup. C'est à une heure en train de New York, à Long Island, dans le manoir de Bevin House, déniché par son épouse, Consuelo, que Saint-Ex compose Le Petit Prince. Là, dans la bibliothèque du rez-de-chaussée, une rangée de tasses de café et quelques paquets de cigarettes à portée de main, il brûle ses nuits sur son papier pelure Fidelity Onion Skin, ne s'interrompant que pour la rituelle omelette de 3 heures du matin. «Géant chauve, aux yeux ronds d'oiseau des hauts parages, aux doigts précis de mécanicien, il s'applique à manier de petits pinceaux puérils et tire la langue pour ne pas "dépasser"», rapportera avec humour son ami Denis de Rougemont. «Sous sa table, jonchée de papiers froissés, je remarquai l'image d'un petit garçon avec, autour du cou, un foulard qui flottait au vent», complète son professeur d'anglais, Adèle Breaux. Le Petit Prince est né.
Fin 1942, Saint-Ex remet le manuscrit à son éditeur. Il touche 3 000 dollars d'avance - somme qui laisse rêveur lorsqu'on songe au formidable destin commercial du conte... Avec le texte, il confie également les précieuses aquarelles. On sait donc qu'elles vont partir vers la Jersey City Printing Company, pour y être imprimées. Leur auteur ne les reverra jamais plus. C'est donc là, quelque part entre une imprimerie du New Jersey et le siège de Reynal & Hitchcock, sur la 4e Avenue, que l'on perd leur trace.
The Little Prince, lui, paraît le 6 avril 1943. Une version en français est publiée simultanément par le même éditeur, toujours à New York. Saint-Ex signe les 785 exemplaires du tirage de tête - l'un d'eux, agrémenté de deux esquisses, vient de partir à 30 000 euros à Drouot le 7 avril dernier... - et a juste le temps d'en embarquer un unique exemplaire sous le bras avant de sauter dans un navire de transport de troupes à destination d'Alger. On connaît la suite: le 31 juillet 1944, à 8 h 30, il décolle de Corse à bord de son Lockheed P-38 Lightning pour une mission sur les côtes françaises. On ne le reverra jamais.
Le Petit Prince commence alors son exceptionnelle carrière. A la Libération, Gallimard, qui avait Saint-Exupéry sous contrat, rêve de publier le conte en France pour Noël 1945. Mais les aquarelles originales sont introuvables, comme évanouies de l'autre côté de l'Atlantique dans la confusion de l'après-guerre. On fait donc appel à un artisan qui reproduit Petit Prince, Mouton, baobabs, serpent et éléphants à partir de l'édition américaine, quitte, on l'a vu, à être parfois infidèle. Le livre sort finalement en France en avril 1946. La magie opère aussitôt. Dix ans plus tard, il s'en est déjà vendu un demi-million.
«Depuis, nous avons cherché ces aquarelles partout, en France, chez des antiquaires new-yorkais, chez des collectionneurs américains, mais sans succès», soupire Olivier d'Agay. Et puis voici qu'un beau jour de 1994, cinquante ans après la fin de la guerre, sans crier gare, Rodolphe Chamonal, un honorable libraire de la rue Drouot, à Paris, en «rentre» deux! «Exceptionnels dessins de la main de Saint-Exupéry, imprimés dans les éditions du Petit Prince», peut-on lire sur son catalogue. Il s'agit du «Chasseur» et de la «Fleur dans le désert». Elles sont bien sur papier pelure Fidelity Onion Skin et des annotations techniques au crayon portées en haut des dessins à destination de l'imprimeur américain («reverse left to right», «page 61» ...) ne laissent aucun doute. Comment ces joyaux sont-ils entrés en possession du libraire? «Je les ai achetés aux Etats-Unis, mais je crois qu'ils venaient en fait d'Angleterre, confie, un brin mystérieux, Rodolphe Chamonal. Vous savez, ce sont des pièces mythiques, comme on n'en déniche que très rarement dans une vie...» D'ailleurs, la fleur trouve preneur pour 15 000 euros, le chasseur pour 20 000.
«Petite révolution» chez Gallimard «Même si nous n'avons pas pu nous les offrir, nous avons repris espoir, raconte Olivier d'Agay. Si ces deux dessins étaient réapparus, alors peut-être les autres existaient-ils encore, quelque part...» Espoir ravivé lorsque, voilà quelques mois, Rodolphe Chamonal, toujours lui, sort une troisième aquarelle de son chapeau: il s'agit cette fois de la «Planète aux éléphants superposés». Dans son arrière-boutique, l'œil brillant, le libraire exhibe avec gourmandise le trésor dans son cadre doré. «Même provenance que les deux premières», se contente-t-il de lâcher dans un sourire laconique, secret professionnel oblige. Avis aux amateurs, les «Eléphants» figurent toujours à son catalogue. Prix demandé: 25 000 euros...
Entre-temps, une «petite révolution» a eu lieu du côté de chez Gallimard. «En 1999, en comparant une édition américaine du Petit Prince avec l'édition française, ce qui n'avait jamais été fait jusque-là, je me suis rendu compte de différences notables au niveau du dessin», raconte, encore étonné, Alban Cerisier. Décision est donc prise de rééditer le conte dans ses couleurs d'origine (redingote vert d'eau...), en réintroduisant les détails omis (étoiles, couchers de soleil...). Mais tout serait tellement plus simple si les aquarelles originales ne s'étaient évaporées aux Etats-Unis!
Aux Etats-Unis? Et si elles avaient traversé l'Atlantique sans que personne l'ait jamais su? Un homme détient peut-être la clef du mystère. Il est discret, vit loin des petites coteries littéraires parisiennes et n'a pas toujours été en odeur de sainteté auprès des «saint-exupéristes» officiels. Son nom? José Martinez Fructuoso. On l'a parfois dépeint comme le «chauffeur» ou le «jardinier» de Consuelo de Saint-Exupéry, la veuve d'Antoine. Des qualificatifs blessants, qui l'ont longtemps muré dans le silence. Pour L'Express, il accepte aujourd'hui de révéler une partie de ses secrets.
«J'ai rencontré Consuelo en 1957 et le contact a tout de suite été excellent, raconte ce septuagénaire souriant, confortablement installé au bar de l'hôtel Lutetia, à Paris. Je suis devenu son confident et son secrétaire particulier. Mon rôle consistait à l'aider dans la gestion complexe des affaires liées à son ancien mari, Antoine de Saint-Exupéry.» Consuelo est un personnage hors normes et les relations tumultueuses de cette Salvadorienne envoûtante avec l'écrivain, épousé en 1931, ont défrayé la chronique, de Paris à New York. C'est elle qui servira de modèle à la fameuse Rose, dont le Petit Prince est éperdument amoureux. A l'origine, le conte devait d'ailleurs lui être dédicacé. Mais, en ces temps de persécution des juifs, elle convainc son époux de le dédier à son ami le romancier Léon Werth, resté en France.
Droits d'auteur et réconciliation Après la mort de Saint-Ex, Consuelo est rentrée en France, en entassant sur un paquebot tout ce que lui avait légué Antoine, soit sept ou huit grandes malles à ses initiales, plusieurs valises et une immense malle-bateau, poursuit José Martinez Fructuoso. Il faut savoir que Saint-Ex ne jetait jamais rien et qu'il emportait toujours tout avec lui dans ses voyages.» Pendant plus de trente ans, ces fameuses malles vont dormir dans la cave de l'appartement parisien de Consuelo, rue Barbet-de-Jouy, à deux pas des Invalides. Elle répugne à y jeter un coup d'œil, de peur de ressusciter les fantômes de cet amour enfui. Elle a d'ailleurs choisi de vivre dans son mas sur les hauteurs de Grasse où, entre une visite à Picasso et une réception chez le chah d'Iran, elle sculpte jour et nuit.
Consuelo s'éteint finalement en 1979. José Martinez Fructuoso est désigné comme légataire universel: il hérite donc de la totalité de ses biens matériels et de 50% des droits d'auteur sur toute l'œuvre de Saint-Exupéry. Une manne, lorsque l'on sait que le romancier est l'auteur le plus vendu du catalogue Gallimard - tant en Collection Blanche qu'en Pléiade - et qu'il s'écoule toujours quelques centaines de milliers d'exemplaires du Petit Prince chaque année dans le monde.
«J'ai rapatrié les malles à Grasse et, avec mon épouse, ces dernières années, nous avons commencé à nous y plonger», continue José Martinez Fructuoso. Un à un, ils exhument des trésors: les vestes de pilote de Saint-Ex, son masque à oxygène, sa montre-chronomètre en or, des liasses de pages noircies à l'encre, des correspondances, des dessins, une reliure en cuir noir qui renferme le manuscrit inédit de ce qui allait devenir les Mémoires de la rose, l'autobiographie de Consuelo... En 2004, il est finalement décidé de réunir tous ces objets dans un magnifique ouvrage (2). Mais, si l'on y trouve bien la mythique boîte à aquarelle usagée qui servit pour les illustrations du Petit Prince, pas la moindre trace, en revanche, des dessins originaux eux-mêmes...
Il faut dire que le sujet est hautement sensible. Entre Consuelo et la famille Saint-Exupéry, les relations n'ont pas toujours été au beau fixe. Et, depuis le décès de l'épouse de l'écrivain, José Martinez Fructuoso et les d'Agay ne communiquaient que par avocats interposés, se livrant à une épuisante guerre autour des fabuleux droits d'auteur du Petit Prince. Le 60e anniversaire de la publication française du conte approchant, Antoine Gallimard a tenté de réconcilier les deux parties cet hiver. Rencontres chez l'éditeur de la rue Sébastien-Bottin, petits déjeuners courtois, tractations entre avocats. On était à deux doigts de parvenir à l'apaisement. Avant d'achopper in extremis sur des détails de formulation...
La réconciliation sera pour plus tard, sans doute. Mais ce rapprochement a eu pour vertu de décrisper quelque peu la situation. Et de libérer un peu José Martinez Fructuoso du poids de ses secrets. Notamment du plus brûlant d'entre eux. Alors, ces aquarelles originales? «Eh bien, oui, c'est moi qui les ai! finit-il par avouer à L'Express, sourire aux lèvres. Elles étaient dans l'une des malles. J'espère pouvoir les exposer un jour (3). Nous avons dû en vendre une ou deux, pour payer les droits de succession, mais toutes les autres sont aujourd'hui à l'abri, dans le coffre d'une banque.» Dans un lieu sûr. Et connu. Enfin.
(1) Voir le magnifique recueil Dessins, aquarelles, pastels, plumes et crayons, par Antoine de Saint-Exupéry. Gallimard, 332 p., 42 euros. Vient de paraître également: Il était une fois... Le Petit Prince, textes réunis par Alban Cerisier. Folio, 340 p., 6,40 euros. (2) Antoine et Consuelo de Saint-Exupéry, un amour de légende, par Alain Vircondelet. Les Arènes, 182 p., 29,80 euros. (3) Peut-être aura-t-on le bonheur d'en découvrir quelques-unes à l'occasion d'une exposition qui se tiendra au Mémorial de Caen, à partir du 15 juin prochain. Renseignements sur www.memorial-caen.fr