La réédition de la majestueuse Histoire de France de Jules Michelet (1798-1874) est un événement. Qui rappelle le talent de ce visionnaire, salué par ses pairs, hier comme aujourd'hui.
Jules Michelet est de retour. Son imposante Histoire de Franceen 17 volumes, qui fut l'oeuvre de sa vie et l'occupa de 1830 à 1869, est à nouveau disponible. Cette somme sans équivalent n'avait pas été rééditée dans son intégralité depuis... 1893. C'est lors de la dernière campagne présidentielle qu'Olivier Frébourg, des éditions des Equateurs, a eu l'idée de la publier à nouveau. Selon lui, les deux candidats incarnaient, à leur manière, la France de Michelet. «Ségolène Royal en figure de Jeanne d'Arc, Nicolas Sarkozy par l'oecuménisme républicain de ses discours sur la nation.» Bien lui en a pris: alors que six volumes sont parus, l'entreprise reçoit un accueil inespéré. Près de 10 000 exemplaires du seul premier tome ont déjà été vendus.
Ce succès est d'autant plus surprenant que Michelet peut sembler anachronique. Fragmentaire, son épopée débute avec nos ancêtres les Gaulois et se termine... à la fin du règne de Louis XVI. Ancienne, elle est en outre l'oeuvre d'un seul homme, quand la moindre entreprise scientifique réclame aujourd'hui une armée de spécialistes. Subjective, elle retient autant l'attention pour les informations qu'elle contient que par le style qui la porte. Selon Paule Petitier, l'une des universitaires à l'origine de sa nouvelle édition, l'oeuvre fleuve de Michelet se compare même à La Comédie humaine ou aux Rougon-Macquart. Comme Balzac, l'anticlérical Michelet a abandonné la providence pour s'attacher aux hommes et à leurs destins. Fidèle à ce qui sera l'éthique de Zola, il est également attentif aux grands cycles de la vie, dans une optique vitaliste et naturaliste. Il conçoit ainsi la période allant de la conquête de la Gaule à la veille de l'an 1000 comme une série de résurgences de l'Empire romain, grevée par des luttes singulières - et vouée à l'échec.
Admirable écrivain pastiché par Proust, Michelet possède un souffle unique. C'est ainsi que l'écriture, avec ses images brillantes, ses mouvements passionnés, ses anecdotes piquantes, fait revivre une époque. Ce «mangeur d'histoire», selon l'expression de Roland Barthes, avait un généreux appétit littéraire. Des exemples? La côte de Brest, dans son célèbre Tableau de la France, «c'est la limite extrême, la pointe, la proue de l'Ancien Monde. Là, les deux ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature». Michelet est un lyrique qui possède un sens inné de la formule. A propos de Robert-François Damien, l'homme qui a voulu assassiner Louis XV, il a cette phrase magnifique: «Il avait l'air sinistre, parlait peu et se regardait dans les glaces.» Sur Louis XIV: «Il enterre un monde. Comme son palais de Versailles, il regarde le couchant.» On pourrait ainsi multiplier les citations et l'on aurait une brillante anthologie de la langue française.
Lis Michelet et je te dirai quel Français tu es
Michelet ne détestait rien plus que l'on vante les qualités de son style: l'historien prenait ombrage de l'écrivain. Son contemporain Augustin Thierry reconnaissait son talent inimitable, mais s'inquiétait de sa méthode, «qui voit dans chaque fait le signe d'une idée». Victor Hugo lui écrira: «Comme historien, comme poète, comme philosophe, vous gagnez des batailles.» Le lecteur abreuvé de l'objectivité froide des ouvrages d'histoire d'aujourd'hui le trouvera sans doute partial. Avec Michelet, la France passe au tribunal de l'Histoire au nom de la liberté et de la défense des opprimés. La révolution de 1789, à laquelle il a consacré une autre et vaste étude, est le prisme par lequel il juge les autres époques. Selon lui, la fin du Moyen Age aura duré de trop longs siècles, entravant l'avènement de la Renaissance et des Temps modernes. De même sa vision des xviie et xviiie siècles est-elle dominée par la critique de l'absolutisme.
Vision étroite, dépassée? L'influence de l'économie sur la politique, la manière dont l'esprit d'une époque se manifeste dans l'évolution des arts et de la vie privée sont au coeur de son propos et paraîtront d'une stimulante actualité. C'est sans doute la raison pour laquelle la «nouvelle Histoire», dans les années 1970, s'est réclamée de Michelet lorsqu'elle promut son histoire des mentalités. Pour Pierre Nora, l'un des maîtres de cette école, il se dégage d'ailleurs de «cet immense roman national [...] un double visage de la France. D'un côté, la France des droits de l'homme et de la devise républicaine, du rationalisme des Lumières et de l'universalisme émancipateur. De l'autre, la France la plus chauvine qui soit, xénophobe, guerrière, ultranationaliste et anti-industrielle». Lis Michelet et je te dirai quel Français tu es.
Le succès inattendu de cette réédition de l'Histoire de France devrait donner des idées aux éditeurs. Puisque son Histoire de la Révolution française est toujours disponible, en Pléiade et chez Bouquins, pourquoi ne pas republier l'Histoire du xixe siècle, pour laquelle Michelet consuma ses derniers feux? Il y dénonce les forces «négatives» de l'internationalisation qui étouffent la France. Ringard ou prémonitoire? Encore une fois, chacun y lira ce qu'il voudra. N'est-ce pas le propre des grands auteurs?
Et aussi : Histoire de France, choix de textes présentés par Paule Pétitier. Flammarion, 22 euros.