Gary Shteyngart dénonce un ex-empire soviétique transformé en Absurdistan par le capitalisme sauvage. Hilarant.
Américain? Russe? Citoyen du monde? Avec Gary Shteyngart, on hésite. Car, s'il écrit dans la langue de Henry James - dessoudée par Joseph Heller! - il pense à la manière de Gogol. Et, comme la mondialisation est le trampoline où culbute sa plume iconoclaste, on se dit, oui, qu'il pourrait bien être l'un de ces apatrides planétaires qui observent notre époque sans s'encombrer de frontières. Né à Saint-Pétersbourg en 1972, Shteyngart a quitté la Russie avec ses parents pour débarquer dans l'Amérique de la guerre froide, où on le regardait d'un sale oeil. A l'école hébraïque, dans les environs de New York, son insolence lui valut même de se faire virer sans ménagement...
Son terrain d'atterrissage fut la littérature. En lisant Nabokov, il découvrit que ce serait elle, sa vraie patrie. Pour le reste, il demeura l'émigré de service. Qui s'empressa de fuir l'éducation de ses parents, puis son pays d'accueil, pour écumer l'Europe et la Russie. Cet enfer, pour lui, était un éden, parce qu'il ne voyait, là-bas, que des paysages à la Tourgueniev et des crinolines sorties d'Anna Karénine. Mais, lorsqu'il y est retourné, après la chute du mur de Berlin, il a déchanté. Et décidé que sa terre natale serait le théâtre grotesque, déjanté et pervers de son oeuvre.
Le décor de son roman? Une version hilarante et bananière de l'Azerbaïdjan, que Shteyngart a baptisé Absurdistan, pour dépeindre un marigot squatté par les mafias. Où l'on organise des révolutions d'opérette, où les escrocs se disputent barils de pétrole et escort girls. C'est là, dans cette Sodome de l'ère postsoviétique, que débarque le malheureux héros de Shteyngart, Micha Vainberg, un Prince Mychkine obèse qui rêve de retrouver sa fiancée américaine. Coincé en Absurdistan, il sera la pitoyable marionnette de ce grand-guignol qu'est devenu le capitalisme sauvage... Shteyngart en fait parfois trop. Mais sa fable fiche la trouille, parce qu'elle en dit long sur le cynisme effrayant de notre époque.