Le journal intime est une infirmerie. Il faut être un vieillard sans mémoire pour noter scrupuleusement, le soir venu, ce que l'on a fait, pour qui l'on a pleuré, pour quoi l'on a vécu, et conclure en gémissant qu'il n'y a de belle époque que révolue. Michel Onfray, qui est le contraire d'un complaisant et n'a jamais confondu l'autobiographie et l'impudeur, tient un journal. Il est même possible que ce journal, dont le quatrième volume (La Lueur des orages désirés) vient de paraître, soit son oeuvre littéraire la plus intéressante.
Paradoxe? Non. Car il s'agit non d'un journal intime, mais, à proprement parler, d'un journal extime. Il n'est pas consacré à ses états d'âme, il est tourné vers le monde extérieur. Michel Onfray l'intitule Journal hédoniste. C'est dire que l'on y jouit beaucoup. De la littérature, d'abord, omniprésente: Onfray possède un style limpide, s'autorise quelques fulgurances peu habituelles dans le milieu philosophique, et renoue ainsi avec la tradition des grands diaristes. Il se penche sur les cas fascinants des grands démons des lettres que sont Don Quichotte, Don Juan, Rimbaud, Montaigne. Onfray nous fait jouir, ensuite, lorsqu'il parle de gastronomie; il s'était promis de ne plus y revenir, soucieux de ne pas être étiqueté «philosophe de la bouffe» par ceux - il y en aurait encore - qui assimilent l'hédonisme à la débauche; il a, fort heureusement, rompu sa promesse, livrant un texte fabuleux sur l'esprit des mets composés par Ferran Adria, l'un des plus grands chefs catalans.
Dans un chapitre au titre volontairement provocateur, «Du bon usage de la pédophilie», il remet à leur place les prétendus libres-penseurs qui tapinent boulevard Saint-Germain et habillent du beau nom de littérature leurs penchants pour les garçons et les filles mineurs: Matzneff et Robbe-Grillet (celui des livres sous blister) sont habillés pour l'hiver.
Au final, le journal de Michel Onfray invite à la fabrication de soi en regardant le monde. N'hésitez plus!