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l'actualité littéraire
Un homme
Philip Roth
Edition Gallimard


Dans son nouveau roman, sans doute le plus sombre mais aussi le plus fort, l'écrivain américain retrace le destin d'un homme ordinaire face à la maladie, la douleur, la vieillesse et la solitude. Un conte des temps modernes.

C'est un roman noir. Jaquette noire. Ecriture noire. Livre sombre et pourtant sublime. Récit d'une totale lucidité face au néant qui, un jour ou l'autre, nous emporte et nous broie. Philip Roth tourne autour de la mort, de la maladie, de la vieillesse depuis qu'il écrit. Trait d'union entre ces trois calamités: le sexe. Dans quelques chefs-d'oeuvre, il avait déjà abordé ces sujets: Portnoy et son complexe (version masturbatoire frénétique), La Contrevie (version si-c'était-à-refaire), La Bête qui meurt (version hédoniste et tragique). A l'édifice qu'il bâtit à la force de la plume, le voici qui apporte une nouvelle pierre, plus tranchante encore que les précédentes.

La légende raconte que ce petit livre dense, d'une extraordinaire puissance évocatrice, est né au lendemain de l'enterrement d'un ami. L'ami, c'était Saul Bellow, disparu en avril 2005 à 89 ans, Prix Nobel de littérature et auteur d'un livre (Les Aventures d'Augie March) qui influença Philip Roth au point que ce dernier confesse volontiers être devenu l'écrivain qu'il est grâce à la prose et au style de Bellow. Peu importe le degré de vérité de cette anecdote. Dans Un homme, Philip Roth a rassemblé le meilleur de son art: épure de l'écriture, des sentiments, du jugement.

Tout commence là où tout finira: au bord d'une tombe creusée à même la terre, dans le cimetière abandonné d'une banlieue terne. On y enterre un homme. Un homme ordinaire. Dont Philip Roth ne nous dit presque rien. Sauf l'essentiel: il fut aux prises, toute sa vie, avec l'imminence de la mort. Pour son malheur, il plaisait aux femmes. Il en épousa donc trois, brisant le coeur de chacune ainsi que celui des enfants qu'elles lui donnèrent. Une histoire banale. Comme celle de millions d'êtres humains, aujourd'hui. Il eut des maîtresses. Certaines se montrèrent d'un dévouement qui fut le fondement de sa force. D'autres, face à l'épreuve de la maladie, paniquèrent au point d'éteindre en lui toute énergie. Puis vint la solitude. Et avec elle cette chose imprévue et imprévisible: le moment où, parce que le corps est en péril permanent, la phase créative et active d'une vie est révolue, où l'on ne dégage plus ce magnétisme propre aux individus en bonne santé. Il faut alors se rendre à l'évidence: de péritonites en pontages, «il était entré dans un processus de rétrécissement, et [...] il lui faudrait boire jusqu'à la lie le calice de ses jours sans but, jours sans but et nuits incertaines, témoin de sa dégradation physique irréversible, en proie à une tristesse incurable, dans l'attente, l'attente de celui qui n'a rien à attendre».

Il n'arrive plus à séduire une jeune fille
Cet homme vieillissant, comme tout le monde ou presque, refuse pourtant de faire cadeau d'une seule minute à la mort: «Echapper à la mort semblait devenir la grande affaire de sa vie, qui se résumait désormais à l'histoire de son déclin physique», commente Roth, avant de décrire quelques-uns des tracas, quelques-unes des faiblesses de cet homme ordinaire, qui sait qu'il a perdu «la bataille de l'invulnérabilité». Dans un combat, il y a des moments de sursaut, aussi. Comme lorsque notre homme croise sur la jetée du port de son village de retraités une superbe jeune fille et qu'il entreprend de la séduire, ainsi qu'il l'aurait fait jadis - en vain.

Ce conte des temps modernes est un grand livre sur le corps. Sur la souffrance physique. Sur la perte du désir. Sur ce qui advient lorsque la mécanique se détraque et que l'on cesse d'être un être humain dans sa plénitude. La maladie, découvre notre homme, vous dépersonnalise en vous neutralisant. Il devient alors terriblement difficile d'éviter le piège le plus mortel qu'elle vous tend et que Philip Roth désigne ainsi: «L'aigrissement du caractère.»

La douleur, Philip Roth la connaît bien. De terribles maux de dos le contraignent depuis toujours à écrire debout, à un pupitre, ou à arpenter son bureau d'un bout à l'autre, car il ne tolère pas très longtemps la position assise. Il a déjà dit tout ce qu'une vie et une oeuvre devaient aux douleurs physiques (et l'on songe, avant lui, à Montaigne souffrant de la maladie de la pierre, à Proust et ses faiblesses chroniques...). Ici, il traite d'une dimension que l'homme ordinaire connaît sans jamais vouloir la regarder en face: la mort, qui guette en coulisses, qui rôde et prélève sa dîme. L'angoisse de l'homme ordinaire, suggère Roth, est moins la mort elle-même que la façon dont on y entre. Ce que craint notre homme est d'entrer dans le nulle part sans en avoir conscience. Philip Roth l'accompagne tout au long de son chemin en trouvant des mots d'une étonnante justesse, évitant tous les pièges de cet exercice si périlleux qui consiste à évoquer la fin. Nulle philosophie derrière ce récit du destin, si classique, d'un homme qui s'aperçoit qu'il se définit moins par son nom (Roth ne lui en donne aucun) que par son rapport aux autres (mari, amant, fils, père, travailleur...). Aucune leçon de morale. Certainement pas un testament, comme l'ont cru d'aveugles lecteurs. Juste l'exemple (qu'il faut peut-être ne pas suivre, d'ailleurs) d'une conscience face à sa destruction. Roth, plus que jamais, au sommet de son art.

François Busnel
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