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l'actualité littéraire
Ma candidate
Patrick Mennucci
Edition Albin Michel


Tout les sépare, sauf leur soutien à Ségolène Royal. Patrick Mennucci, qui fut l'un des stratèges de la candidate, revient sur sa campagne. Bernard-Henri Lévy cherche une vie dans le «cadavre à la renverse» des idéologies.

Patrick Mennucci, avec son bagou marseillais et son imposante carrure, a été la cheville ouvrière de l'écurie Royal. Directeur adjoint de la campagne, il a organisé ses déplacements et ses meetings à travers la France. Dans Ma candidate (Albin Michel), en vente le 11 octobre, l'homme de l'ombre revient sur les moments de grâce et les déconvenues d'une course élyséenne à nulle autre pareille. Il y dépeint une aspirante également atypique. Son analyse de la défaite n'est pas tendre pour le Parti socialiste et son premier secrétaire, François Hollande, accusés d'avoir traîné des pieds dans la bataille. Après la série d'ouvrages critiques sortis ces dernières semaines, ce témoignage, loyal sans être hagiographique, sonne comme le début de la riposte éditoriale des pro-Ségolène - d'autres livres suivront: Julien Dray et François Rebsamen doivent faire paraître le leur prochainement; Ségolène Royal promet aussi un opus sur le sujet. Extraits.

Mennucci raconte Ségo la catho
[Le 8 janvier 2006, les éléphants du PS se massent à Jarnac (Charente) pour rendre hommage à François Mitterrand. Ségolène Royal, elle, a choisi d'aller au Chili soutenir la candidate socialiste à la présidentielle, Michelle Bachelet.]

«Si [Mitterrand] est quelque part et qu'il me voit, je pense qu'il me donnerait le conseil d'aller au Chili.» Elle a une certaine croyance en Dieu, qui ne se traduit pas par de l'encens et des cierges. J'essaie d'en savoir plus, mais la conversation devient très difficile, très fuyante. Ensuite, elle me raconte un souvenir, une blessure: «Le jour où François Mitterrand est mort, alors que j'avais été sa conseillère, alors que j'avais été une de ses ministres, on ne m'a pas invitée à venir [avenue Le Play]. Alors, le jour de ses obsèques, j'ai pris mon fils Thomas et j'y suis allée anonymement, dans la foule.» Elle ajoute: «Moi, j'ai pleuré.» L'air de dire: les autres, non.

[En mars 2007, en déplacement à Marseille, Ségolène Royal monte à Notre-Dame-de-la-Garde.]

Lorsqu'elle sort de la crypte de la basilique, les journalistes lui demandent si elle a fait un voeu. Elle répond par une pirouette, ramenant cette visite au stade du folklore, un peu comme lorsque les footballeurs de l'OM rendent visite à la «Bonne Mère» à la veille d'une finale de Coupe de France. Alors que, pour elle, c'est beaucoup plus profond. Nous avons eu plusieurs conversations sur la foi, sur la religion. D'emblée, j'affirme que je suis agnostique. Réponse: «Oui, comme François...» En ce qui la concerne, elle me dit que c'est compliqué, que c'est personnel. Elle est croyante, mais absolument pas de manière ostentatoire. Il n'en reste pas moins que son mode de fonctionnement et son expression sont empreints de catholicisme de A à Z. Elle est plus influencée par les philosophes qui viennent du christianisme, comme Alain, que par Marx ou Bakounine. Ne pouvant être sociale-démocrate, selon le fameux modèle scandinave, parce qu'elle ne croit pas à l'efficacité de ce système dans la République française, elle va chercher dans le catholicisme social ce que les Suédois vont chercher dans le syndicalisme. Elle sait bien que la France a été constituée à travers la culture chrétienne. De ce courant intellectuel de l'entre-deux-guerres, elle a pris la part morale et politique, je ne sais pas si elle a pris la part spirituelle. Sans qu'elle l'ait théorisé, elle est la synthèse entre le mouvement ouvrier qu'elle a rencontré au Parti socialiste et le catholicisme social qui est la base de sa personnalité. Cela donne un réformisme tranquille.

Les «sabotages» du parti
[Les rapports sont délétères entre le QG de Ségolène Royal et la Rue de Solferino, où la candidate est loin de faire l'unanimité parmi les cadres du parti comme auprès des salariés.]

Les 150 permanents du PS se décomposent selon des strates qui correspondent à la date où ils ont été embauchés, en fonction de qui dirigeait l'appareil à ce moment-là. Il y a des fabiusiens, des emmanuellistes, des jospiniens... En cherchant bien, on trouve même des mitterrandistes, mais ce sont loin d'être les pires! Autant dire que rares sont ceux qui sont prêts à mouiller le maillot pour Ségolène Royal. Au final, on ne compte guère qu'une cinquantaine de personnes qui acceptent de s'engager fortement, de dépasser leurs heures de travail, de venir le week-end, etc. (...) Pour les courriers, nous devons recruter à l'extérieur: c'est un professeur de Sciences po qui nous amène une armée d'étudiants pour suppléer les permanents (...). Comme Ségolène Royal ne met pas formellement la main sur le Parti socialiste lorsqu'elle est désignée, comme elle ne fait pas acte d'autorité, Hollande aurait dû tout de suite obliger l'appareil à s'engager derrière elle. C'est son rôle de premier secrétaire. C'est lui le patron, ce sont ses troupes. Or il ne le fait pas. Bien au contraire, à la fin de la campagne, il attribue une prime de 500 euros à tous les permanents de la Rue de Solferino, indistinctement! Le Parti socialiste est le seul employeur du pays qui accorde une prime de défaite à ses salariés.

[Entre les deux tours, les proches de Royal n'y croient plus. Pour tous, c'est plié. Nicolas Sarkozy a pris trop d'avance...]

Le téléphone sonne. C'est elle. Nous avons une longue conversation. Je lui parle franchement: «Tu as perdu. - Pourquoi tu dis ça? - Il y a des sondages concordants, qui te donnent 45%. - [Mes collaborateurs] ne me l'ont pas dit... - Ils ne te l'ont pas dit mais moi, je te le dis... Il vaut mieux que tu le saches, parce que si tu veux te préparer à la suite, il faut l'affronter. Et pour moi, la suite, ça ne veut pas dire juste faire bonne figure dimanche, mais que tu peux devenir le chef de l'opposition. Il faut que tu réfléchisses à comment tout ça peut se passer.» Là, elle m'épate. Elle ne dit pas: «Non, mais pourquoi? Mais comment? Ce n'est pas vrai.» Elle ne proteste pas. Elle ne refuse pas la vérité. Elle comprend, il y a une lucidité totale chez elle. Je ne me souviens plus des mots exacts, mais elle lâche quelque chose comme: «Ils ne m'auront pas aidée, quand même.» Sa première pensée va à la direction de son parti et aux éléphants...

Bayrou or not Bayrou?
[Les partenaires du PS, à gauche, ont réalisé au premier tour des scores trop faibles pour constituer un réservoir de voix suffisant dans le duel final face à Nicolas Sarkozy. La planche de salut viendra-t-elle de l'électorat centriste? ]

[Le soir du premier tour,] je discute longuement avec Julien Dray, à l'angle du boulevard Saint-Germain et de la rue de Solferino. Nous partageons la même analyse: la partie est perdue, il manque 3 points pour rattraper Nicolas Sarkozy. Au bout d'un moment, je vais voir François, pour lui faire part de mon sentiment: «Si on ne bouge pas avec Bayrou, on est cuits... Il faut que tu laisses faire Ségolène et qu'elle tente d'obtenir le ralliement de Bayrou.» Hollande ne me répond pas vraiment, il n'a pas l'air très chaud: «Peut-être, je ne sais pas, il faut réfléchir...» J'apprendrai par la suite qu'il a déjà évoqué la question avec ses conseillers et opposé son veto à une telle démarche. A ce moment-là, il choisit, une fois de plus, le statu quo. Il choisit la tranquillité et le ronron des congrès socialistes plutôt que de se lancer dans une stratégie certes osée et iconoclaste, mais seule à même de faire gagner sa compagne. Quelques semaines plus tard, Jean-Pierre Mignard, son ami et son avocat, publiera dans Le Nouvel Observateur une tribune lui rappelant ses positions à l'époque du club Témoins de Jacques Delors. Discutant du texte avec Mignard, Hollande lui avouera: «Si Bayrou avait franchement appelé à voter Ségolène, on aurait gagné.» Bien vu, François, mais un peu tard! Je rentre chez moi. Avant de me coucher, j'envoie un SMS à Ségolène: «Tu dois lancer un appel à Bayrou. Directement. Pas uniquement à ses électeurs.» Elle me répond: «Peut-être, oui, mais il ne faut pas se faire piéger...» [Le lendemain], elle décide de prendre «une initiative» (...): elle ne proposera pas à François Bayrou un accord électoral classique et très politicien, mais de participer à un débat commun, pour discuter «des choses qui nous rassemblent et des choses qui nous séparent». Nous partons en TGV pour Valence. Ségolène écrit un communiqué de presse avec Rebsamen et Dray (...). A un moment, [Ségolène] téléphone à François Hollande pour lui annoncer ce qu'elle veut faire. Il menace de la désavouer. La discussion est brève et sèche. Il insiste pour qu'elle ne prononce pas le nom de Bayrou. Pas évident d'obtenir le ralliement de quelqu'un qu'on ne prendrait même pas la peine de nommer!

Marcelo Wesfreid
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