Quand Alan Greenspan, l'un des personnages les plus puissants et les plus secrets de l'économie mondiale, livre ses Mémoires...
A 81 ans, Alan Greenspan est un retraité hyperactif. Vingt mois après avoir quitté la présidence de la Réserve fédérale américaine (Fed), le «Maestro» de la politique monétaire n'a rien perdu de son influence auprès des milieux financiers.
Un talent monnayé à prix d'or: dans le circuit des orateurs américains, il empoche 150 000 dollars lors de chaque discours, s'assurant en deux prestations presque deux fois le salaire annuel de Ben Bernanke, son successeur à la Fed. Et, pour la publication de ses Mémoires, en librairie, aux Etats-Unis, depuis le 17 septembre, celui qui fut entre 1987 et 2006 le deuxième personnage le plus puissant des Etats-Unis a su obtenir de son éditeur une avance de plus de 8 millions de dollars. L'ouvrage, écrit de manière alerte, tombe à pic, comme en témoigne son titre: Le Temps des turbulences.
«Il a réhabilité la politique monétaire»
Devenu très prolixe depuis qu'il a quitté la Fed, Alan Greenspan - qui émarge comme conseiller de la Deutsche Bank - n'hésite pas à souffler sur les braises, en comparant la crise actuelle avec les krachs de 1987 ou de 1998. De quoi donner le hoquet à des marchés financiers toujours à l'affût des sentences de l'oracle. «Etre présenté comme celui qui mène la barque ne m'a jamais plu», rétorque le banquier dans ses Mémoires.
Pourtant, la légende Greenspan en prend un coup. Car, de part et d'autre de l'Atlantique, les accusations fusent envers l'ex-patron de la Fed, soupçonné d'avoir alimenté la bulle immobilière actuelle à coups de baisses de taux d'intérêt. A écouter ses détracteurs, cet enfant de New York, qui a failli devenir joueur de clarinette professionnel, aurait confondu le maniement des taux avec celui du pipeau. Au risque de fragiliser l'économie des Etats-Unis.
Mais il en faudra plus pour démolir le culte qui l'entoure. Car cet adepte d'Adam Smith - qui se plaît à raconter que, adolescent, «au lieu de lire Autant en emporte le vent, [il était] heureux de [se] plonger dans une étude sur les gisements de minerai de cuivre au Chili» - n'a rien à prouver en matière de création de richesses. Sous son règne, pourtant marqué par une succession de crises - krach de 1987, crises mexicaine de 1994 et asiatique de 1998, effondrement de la bulle Internet, attentats du 11 septembre 2001 - la croissance américaine a caracolé au-dessus de 3%, rompant avec les phases traditionnelles d'accélération et de ralentissement des années 1980 (stop and go) . «Toutes ces critiques autour de Greenspan nous renvoient cinquante ans en arrière, regrette l'économiste Florence Pisani, auteur avec Anton Brender de La Nouvelle Economie américaine. On oublie à quel point il a réhabilité la politique monétaire, en lui faisant accomplir de grands progrès.»
Mieux que quiconque, Alan Greenspan a su en effet dialoguer avec les milieux financiers, leur imposant son jargon inimitable. «J'ai appris à apprécier l'élégance théorique des marchés concurrentiels», écrit-il aujourd'hui. Ce n'est pas de la poésie, mais les banquiers le comprennent au quart de tour. En particulier ce fameux jour de décembre 1996, quand il dénonçait l' «exubérance irrationnelle des marchés». Son sens de la formule fait mouche, même dans sa vie privée. En 1997, alors qu'il se promène en voyage de noces à Venise, il susurre à l'oreille de sa nouvelle épouse: «Quelle est la valeur ajoutée créée dans cette ville?» Vous avez dit romantique?