Un homme en pèlerinage sur les lieux de sa jeunesse: avec La Mer, l'Irlandais John Banville signe un roman magique et nostalgique.
La littérature irlandaise est une mine à ciel ouvert, une des plus fascinantes d'aujourd'hui. Dans un coin, le trop discret John Banville creuse sa galerie en solitaire pour exhumer des pépites qui font de lui un orfèvre des mots. Car l'auteur de L'Intouchable ne se contente pas de raconter de bonnes histoires: il y ajoute l'élégance d'une prose finement ciselée, aussi méticuleuse qu'une partition musicale.
Dans La Mer - couronnée à Londres par le Booker Prize, en 2005 - Banville a réglé son métronome sur le monde impalpable de la mémoire, avec son aura de nostalgie et de tendresse. Max, le narrateur, ressemble à une ombre: parce qu'il vient de perdre son épouse et qu'il s'embourbe dans les sables mouvants du présent, il décide de partir en quête de son passé. Et de retourner dans la petite station balnéaire du sud de l'Irlande où, cinquante ans auparavant, au début de l'adolescence, il avait vécu un été inoubliable. Peu à peu, les lieux recommencent à le hanter, à le bercer, comme un pèlerinage à Ithaque. Et il retrouve cette villa luxueuse, les Cèdres, où la riche famille Grace venait passer ses vacances: un monde interdit, pour le jeune Max, qui tomba secrètement amoureux de la belle Constance Grace avant d'échanger un «baiser mémorable» avec sa fille, Chloé, dans la pénombre du cinéma municipal...
Un demi-siècle plus tard, ces lointains fantômes remontent sur la scène au fil d'un revival d'abord enchanté, puis soudain assombri par un drame que Banville évoque très pudiquement, du bout de la plume. C'est toute une époque qu'il ressuscite, ses parfums et ses blessures, dans ce roman délicatement mélancolique, modianesque, caressé par les ressacs du souvenir: une aquarelle du temps perdu.