Paul Veyne explique quelle révolution fut la construction du monde chrétien. Quand un grand travail d'historien se double d'une réflexion spirituelle...
On aura rarement vu un incroyant déclaré se montrer aussi fasciné par une religion! Dans son nouveau livre, Paul Veyne revisite l'apport historiquement révolutionnaire du christianisme jusqu'à le situer au sommet de l'esprit, au terme d'une démonstration aussi rigoureuse qu'enlevée. C'est une revigorante promenade spirituelle, imagée, anticonformiste, passionnante, qui rend le lecteur plus intelligent.
Il suffit de lire ses deux chapitres intitulés «Un chef-d'œuvre: le christianisme» et «Un autre chef-d'œuvre: l'Eglise» pour mesurer combien la vision de Veyne bouleverse les idées reçues, ouvrant à l'esprit des perspectives immenses. Certes, il s'agit bien de religion (religare, dirait notre latiniste, c'est-à-dire relier le ciel et la terre), mais sans l'appareillage du sacré. Alléluia! Un travail sec comme la campagne romaine et les collines de Palestine, un style ensoleillé parcouru d'images riantes, un pur fruit de la pensée qui donne un jus dense et corsé. On commence par pénétrer le paganisme romain avec la légèreté d'un touriste en sandales, puis on explore, couche par couche, l'épaisseur du terrassement chrétien. Ce qui ménage des surprises: «L'originalité du christianisme n'est pas son prétendu monothéisme [...]. La religion chrétienne est, à la lettre, polythéiste, mais qu'importe?»
La pensée Veyne est limpide: «Un païen était content de ses dieux s'il avait obtenu leur secours par ses prières et ses vœux, tandis qu'un chrétien faisait plutôt en sorte que son Dieu fût content de lui.» Elle adopte la distanciation neutre dont seuls sont capables les grands auteurs: «L'âme chrétienne cherche à se solidifier pour se délivrer de l'angoisse du devenir.» De quoi faire honte à tous les «athéologues» actuellement en vogue.