| La littérature indienne est l'invitée d'honneur du Salon du livre. De New Delhi à Bombay, des chemins de l'exil aux nouvelles voies ouvertes par la bande dessinée, L'Express vous guide à travers une production particulièrement foisonnante |
La capitale de l'Inde abrite 10 millions d'habitants et une poignée d'écrivains qui ne cessent de la mettre en scène afin de lui arracher ses secrets. A l'occasion du Salon du livre, certains de ces auteurs ont été traduits en français et ce sont les meilleurs guides pour plonger dans la bourdonnante Delhi, une fourmilière parfois divinement enchantée, parfois cruellement désenchantée. Pour commencer, il est vivement conseillé de grimper dans la petite Maruti - la guimbarde préférée des Indiens - que pilote Radhika Jha en slalomant entre les rickshaws: avec L'Eléphant et la Maruti, la romancière dépeint une cité livrée à une inextricable pagaille, où se télescopent toutes les contradictions du sous-continent dans un concert de Klaxon et de joyeuses pétarades.
La visite continue en compagnie de Chetan Bhagat, l'auteur d'Une nuit@thecallcenter: du côté des cafés branchés de Pandara Road, nous avons rendez-vous avec un garçon en mal d'amour, Shyam, chef d'une équipe de téléconseillers qui gâchent leur jeunesse dans un call center pour une poignée de roupies. Ce que l'on découvre alors, c'est la Delhi des petits boulots précaires, une jungle où les multinationales étrangères améliorent leurs bénéfices en exploitant la main-d'œuvre locale.
Tiraillée entre les sirènes de l'indianité et les dragons de l'américanisme, Delhi a bien d'autres visages. C'est d'abord la ville refuge où débarquent les humiliés (lire le bouleversant récit autobiographique de Baby Halder, Une vie moins ordinaire), mais c'est aussi la ville de tous les possibles: dans Babyji, Abha Dawesar raconte l'émancipation sexuelle d'une lolita de 17 ans - tendance Gazon maudit - qui troque Shiva contre Eros avec une sulfureuse insolence. Aux frasques libertines de son héroïne la romancière oppose les pesanteurs d'une société coincée dans le carcan des castes et des archaïsmes. «Delhi est une ville où tout se passe dans la clandestinité, écrit Abha Dawesar, une ville sans amour mais avec des tonnes de passion.»
Arpenter les rues de la capitale indienne, c'est aussi se frotter à l'Histoire et aux démons de la corruption. Dans Entends-tu l'oiseau de nuit?, Anita Rau Badami retrace les massacres commis par les extrémistes au lendemain de l'assassinat d'Indira Gandhi. Et, dans La Couleur du deuil, Ravi Shankar Etteth choisit les armes du polar pour fustiger toutes les mafias - trafic, prostitution, terrorisme - dont la ville est l'otage. Violence, frustrations, folklore, exotisme, Delhi surgit de ces livres avec sa fabuleuse luxuriance. Drapée dans un sari d'ombre et de lumière, elle retrouve, grâce aux écrivains, sa légendaire magie: une mégalopole en perpétuelle métamorphose.