Didier van Cauwelaert retrace l'itinéraire de celui qui lui a donné la vie et, surtout, une inusable énergie. Un véritable acte de naissance
A première vue, il s'agit de la énième confession d'un écrivain, genre «mon père, ce héros». A première vue seulement. Car Didier van Cauwelaert, auteur d'une poignée de romans pétillants où l'imaginaire mène la vie dure à la réalité, n'est pas de ceux qui se complaisent dans l'examen de leur nombril. S'il raconte l'itinéraire de son père, ce «père adopté», c'est parce que ce dernier est, au sens le plus littéraire qui soit, l'auteur de ses jours.
René van Cauwelaert, né en 1914 et mort en 2005, est un personnage de roman. Il vient donc, tout naturellement, prendre place dans la grande galerie des trublions auxquels son fils, Didier, a donné vie depuis qu'il écrit. Une activité qui remonte à l'enfance. A 7 ans et demi, le jeune Didier surprend une conversation entre ses parents: René, gravement handicapé d'une jambe après un accident de voiture, menace de se tuer si les médecins le condamnent à ne plus jamais marcher. Le garçon décide alors de devenir écrivain, afin de gagner sa vie à la place de son père. C'est ainsi que, à 46 ans, Didier van Cauwelaert peut se prévaloir de près de quarante ans d'écriture! A l'âge où l'on perd ses dents de lait, le gamin noircissait des cahiers entiers qu'il adressait à tout ce que Paris compte d'éditeurs. Les refus s'agglutinèrent sur la table. Qu'à cela ne tienne: René, sachant bien que rien n'est intéressant si l'on ne s'y donne à fond, encouragea son fils à poursuivre, usant au passage de tous les moyens (farfelus) que son énergie (démesurée) lui offrait. Cette énergie, c'est l'héritage Cauwelaert. Et le sel de ce roman que l'on dévore en découvrant comment se fabrique un écrivain.
Didier van Cauwelaert a su transformer l'étincelle en brasier. Son père était légèrement brindezingue, bâtissait des royaumes fantaisistes et sublimait l'insondable détresse qui lui vrillait le cœur grâce à un sens de l'humour ravageur. Cet «allumé hypersensible» devint avocat, par raison, alors que tout le destinait à mener la vie de bohème des marins au long cours, des savants fous ou des artistes insouciants. Refusant de céder au désarroi, il apprit à faire de la vie une fête permanente. Du moins est-ce ainsi que le présente son fils dans ce roman où chaque phrase crée des vibrations qui, souvent, font rire, parfois émeuvent: «Tu étais un marchand de miracles, tu m'avais choisi comme fournisseur, et je me devais d'honorer tes commandes», écrit-il, abordant ainsi le point capital de la naissance d'un écrivain.
En effet, en racontant les aventures de son père, Didier van Cauwelaert explique de quelle manière il devint romancier. Sur les bancs de l'école, il inventa ses premières histoires, reniant auprès de ses copains ce père boiteux et pas assez bien mis qu'il avait accepté, finalement, d' «adopter». Etait-ce le mensonge d'un futur romancier ou la mystification d'un garnement? On découvre, grâce à ce livre surprenant, que la mythomanie et le goût des canulars conduisent à la littérature. Et à la bonne! Face à son artificier de père, le futur Prix Goncourt 1994 devait redoubler d'inventivité. Ce qu'il fit. La question de la vérité traverse ce beau livre, lui confère une dimension d'âme supplémentaire: l'invention précède la vie, démontre Cauwelaert. En apprenant comment son père lui enseigna à convertir les drames en élan vital, les souffrances en énergie positive, on adhère sans peine à cette vision de l'existence résolument volontariste. Ce roman familial est un défi à la sinistrose ambiante. Didier van Cauwelaert, au meilleur de son art, transmet au lecteur l'extraordinaire énergie des êtres solaires. Par bonheur, ce livre est contagieux!