Philippe Ségur signe un cocasse autoportrait déguisé où il décrit le parcours d'un débutant dans l'impitoyable univers des lettres. Avec lui, six autres auteurs racontent pour L'Express les petits heurs et malheurs du métier
Phil Dechine... Vous connaissez, évidemment? L'auteur de Métaphysique du dog, ce premier roman publié chez Busch & Sachtl. Mais si! cherchez bien, il vient de passer dans l'émission de George-Patrick Stendhal sur la septième chaîne et a tout juste remporté le prix Mirabeau des vétérinaires. Arrêtons là...
Phil Dechine est une créature de papier, bien sûr, et son Geppetto a pour nom Philippe Ségur. Dans Ecrivain (en 10 leçons) (Buchet-Chastel), l'auteur nous fait vivre les émois d'un débutant dans le petit monde littéraire français. Où l'on voit le «futur grand écrivain», tout à la fois touchant, naïf et ridicule, accomplir un véritable parcours du combattant: de la vocation - précoce - au succès - relatif - en passant par l'écriture - douloureuse - la recherche de l'éditeur - fastidieuse - et l'accueil de la presse - assassin.
Même confirmé, l'écrivain peut connaître de cuisantes mésaventures. Isabelle Jarry, pourtant déjà auteur d'une quinzaine de livres, s'est ainsi vu retoquer tout de go son dernier roman par son éditeur. «La colère, la rage, l'écœurement, l'incompréhension, le doute amer et la lassitude, l'énorme lassitude... Je me disais: "Il serait peut-être temps de me mettre à travailler, comme tout le monde, assez rigolé, la fête est finie"», écrit-elle aujourd'hui dans la préface de Millefeuille de onze ans (Stock), le livre du rebond, qui lui a justement permis de retourner aux sources mêmes de sa vocation.
En herbe ou aguerri, l'écrivain n'est à l'abri de rien, des bonnes surprises comme des joyeuses galères. Petit patchwork de souvenirs d'hommes ou de femmes de plume, à commencer par Philippe Ségur, qui, à l'instar de son héros, a essuyé quelque 17 refus avant de publier, en 2002, son premier roman.
Philippe Ségur
Très chers lointains lecteurs
«Un jour, pour mon deuxième roman, Autoportrait à l'ouvre-boîte, je suis invité à une rencontre avec les lecteurs. Problème: à l'époque, je vis et j'enseigne le droit à Perpignan, or la signature en question a lieu à l'autre bout de la France. Qu'à cela ne tienne, je déplace mes cours, je passe ma journée dans le train et je me retrouve dans une salle avec en tout et pour tout... quatre personnes! Dont l'une se révèle, en outre, être l'un de mes élèves. Cela rend humble. Mais, bon, c'est le baptême du feu.»
Paule Constant
Des bienfaits de l'humiliation
«Ma vocation est née, à l'âge de 8 ans, dans un coin paumé du Cameroun, à Batouri. A l'époque, j'avais de très mauvaises notes en orthographe. Un jour, mon père, un médecin très hautain, lance devant toute la petite société coloniale du bled: "Au moins, on est sûr qu'elle ne sera pas Françoise Sagan." Cette humiliation mortelle m'a poussée à écrire. Beaucoup plus tard, à l'occasion de l'envoi de l'un de mes romans à Françoise Sagan, je lui décris l'anecdote. Elle ne m'a jamais répondu. Une autre humiliation!»
Le premier roman de «M. Constant»
«Parmi les bons souvenirs, il y a, bien sûr, mon premier roman envoyé par la poste et la réponse positive de Gallimard adressée à... Monsieur Paul Constant. Cela ne m'a pas choquée. Au contraire. J'avais tellement peur de la mièvrerie, tellement peur que l'on dise que j'avais une écriture de femme! Et puis, quand je suis arrivée rue Sébastien-Bottin, quel sacre! Le Clézio, Michel Tournier, Pascal Quignard, tous membres du comité de lecture, avaient donné un avis favorable et souhaitaient me voir. Inoubliable!»
La malédiction du Goncourt
«Le Goncourt, enfin, à un moment où je ne m'y attendais plus du tout. J'avais été quatre fois en finale, notamment avec White Spirit et La Fille du Gobernator. J'en avais marre d'être l'alibi, et Confidence pour confidence avait d'ailleurs été publié en avril. Mais voilà, il reçoit le prix. Trois jours de bonheur et d'insomnie totale. Puis la polémique enfle - c'est Houellebecq, avec Les Particules élémentaires, qui aurait dû l'obtenir, soutiennent mes détracteurs. L'enfer. Après cela, il faut se reconstruire une image de vrai écrivain.»
- Dernier roman: La Bête à chagrin (Gallimard, 2007).
Max Gallo
La télévision en plusieurs rounds
«En 1964, à l'occasion de mon premier livre, L'Italie de Mussolini, je suis invité à Lecture pour tous, l'émission littéraire phare de l'époque, animée par Pierre Dumayet et Pierre Desgraupes. Ce dernier me reçoit une heure avant la prise d'antenne et me fait longuement parler de mon livre. Une fois sur le plateau, voilà qu'il reprend par le détail tout ce que je lui ai raconté. Je suis soufflé et n'ai, bien sûr, plus rien à dire. Depuis, je me suis juré de ne plus jamais parler de mes livres avec un journaliste avant l'interview. Cela dit, il faut croire que cela s'était tout de même bien passé, car, fait incroyable aujourd'hui, lorsque je suis rentré dans mon lycée, à Nice, les élèves se sont levés et m'ont applaudi. Quant à l'émission la plus étonnante, c'est le Bouillon de culture de Bernard Pivot, où je me suis retrouvé face à Jean Lacouture, ancien biographe de De Gaulle. Il venait de publier un livre sur François Mitterrand. Pour ma part, je présentais ma dernière biographie, consacrée à de Gaulle. Très habilement, Pivot était allé rechercher des images télévisées de mes années de porte-parole de Mitterrand. Ce fut une belle bataille à fronts renversés. A la fin de l'émission, nous ne nous sommes pas salués, avec Jean Lacouture.»
- Dernier roman: Constantin le Grand (Fayard, 2006).
Jean-Marc Roberts
Modianesque!
«Le 12 février 1988, je suis convié sur le plateau d'Apostrophes pour parler de Mon père américain. Sont également invités Patrick Modiano - dont je publie, en tant qu'éditeur au Seuil, Remise de peine - Alain Robbe-Grillet, Gérard Guégan et Michel Mohrt. A une minute du direct, Pivot lance: "Tiens! c'est le moment ou jamais, Jean-Marc, vous pourriez parler du roman de Patrick, et vous, Patrick, de celui de Jean-Marc." Pivot commence par moi. Je raconte longuement Remise de peine. Puis vient le tour de Modiano, qui répond, laconique: "Oui, j'aime beaucoup le livre de Jean-Marc." Pivot tente de lui arracher quelques mots: "Alors, vous avez été touché? " Réponse, à la Modiano: "Ou... Ou... Oui." Voilà, cela a pris quarante-cinq secondes en tout. Le lendemain, le roman de Modiano trônait dans les librairies et le mien était 154e dans la liste des ventes.»
- Dernier roman: Cinquante Ans passés (Grasset, 2006).
Jean d'Ormesson
La gloire de l'écrivain
«Mes premiers livres avaient un succès mitigé. A tel point qu'un jour j'ai songé sérieusement à arrêter: Au revoir et merci devait être mon dernier ouvrage. Et puis, alors que je travaillais à l'Unesco, où je traitais des sciences humaines et de l'histoire de l'art, je me suis dit que tout cela ferait un roman formidable. J'en ai tiré un énorme pavé. Julliard, mon éditeur, étant mort, je l'ai montré à Bernard Privat, neveu de Bernard Grasset. Il voulait bien le publier, tout en me disant combien il le trouvait sinistre et assommant. Furieux, je l'ai repris et envoyé à Gallimard. C'était La Gloire de l'Empire. Il s'est vendu à 300 000 exemplaires...»
De l'âge des admiratrices
«La formule que j'ai le plus entendue, malheureusement, de la part de ravissantes jeunes filles rougissantes, c'est: "Ma mère vous admire tellement!..." Puis, avec le temps, c'est devenu: "Ma grand-mère vous admire tellement!..." Un jour, alors que je racontais cette histoire à un Antoine Gallimard très amusé, entre dans la pièce où nous étions une jeune stagiaire. Elle me voit, rougit et me déclare: "Je crois que vous êtes l'ami de mon arrière-grand-mère." Et c'était vrai!»
Plateau thaïlandais
«Parmi mes 23 ou 24 apparitions chez Pivot, je me souviens notamment de l'émission avec Roger Peyrefitte, qui avait écrit Les Juifs. Un livre que j'avais modérément apprécié. Il s'en aperçoit et proclame, à la fin de l'émission: "Vous rappelez-vous, monsieur d'Ormesson, quand nous allions ensemble au bordel, à Bangkok? " J'avais effectivement rencontré Peyrefitte chez l'ambassadeur de France à Bangkok, et ce dernier nous avait tous invités dans un salon de massage. L'expliquer en détail aurait pu paraître filandreux. Alors j'ai répondu: "Oh! je m'en souviens très bien: c'était l'époque où je vous méprisais moins qu'aujourd'hui."»
- Dernier roman: La Création du monde (Robert Laffont, 2006).
François Taillandier
Des Salons du livre étouffants
«Je n'en ai que des souvenirs cuisants. Ainsi, dans les années 1990, de ce petit Salon du livre situé en pleine campagne. Je me suis retrouvé sous un soleil ravageur, quatre heures durant, au côté d'Elizabeth Teissier, qui signait sans s'arrêter. Epuisant! Une autre fois, ordre alphabétique oblige, me voici à la droite d'Eric Tabarly, totalement assailli. Ses admiratrices, par grappes devant lui, allaient jusqu'à poser leur sac sur mes bouquins. Inutile de vous dire qu'aujourd'hui j'évite la plupart des Salons.»
- Dernier roman: Telling (Stock, 2006).
Jean-Christophe Rufin
Cherche éditeur
«Moi qui lisais des manuels sur les maladies gastriques quand mes futurs confrères dévoraient Proust, je me suis longtemps senti passager clandestin dans l'écriture romanesque. Un jour, pourtant, j'ai osé envoyer un manuscrit par la poste à Gallimard, à Grasset et au Seuil. Ils l'ont consciencieusement refusé, et ils ont bien fait. Mais ils m'ont téléphoné pour m'encourager. Plus tard, profitant de la longue grève parisienne de l'automne 1995, j'ai conçu L'Abyssin, cette fois-ci accepté par Gallimard.»
Le manuscrit «embaumé» du Goncourt
«Lors d'un colloque, Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque nationale de France, me demande si, dans le cadre d'une nouvelle politique de conservation des manuscrits contemporains, je pourrais lui céder celui de mon Goncourt, Rouge Brésil. J'en suis fort honoré. Reste à le retrouver dans mon chalet, où j'entrepose tous mes écrits en tentant de les tenir le plus à l'écart possible des souris. C'est ainsi qu'un beau jour le conservateur en chef de la Bibliothèque est venu, en grande pompe, tout de noir vêtu, récupérer le manuscrit, extirpé du fond de mon grenier et d'où tombaient encore des grains de mort-aux-rats. La scène était des plus surréalistes!»
- Dernier roman: Le Parfum d'Adam (Flammarion, 2007).