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La Fin des privilèges. Payer pour réformer
Jacques Delpla, Charle Wyplosz
Edition HACHETTE


Dans La Fin des privilèges, les économistes Jacques Delpla et Charles Wyplosz expliquent que l'on peut débloquer la France. A condition d'oser des solutions iconoclastes et d'y mettre beaucoup d'argent. La preuve par trois exemples

Nicolas Sarkozy peut aller se rhabiller: son programme, supposé libéral, ressemble à du jus de pomme, comparé au breuvage viril que Jacques Delpla et Charles Wyplosz proposent dans La Fin des privilèges. Payer pour réformer (Hachette Littératures, à paraître le 27 février). Voilà le deuxième ouvrage d'une collection parrainée par Telos, ce site Internet de la pensée réformiste (www.telos-eu.com). Le premier, Sortir du pessimisme social, de Gérard Grunberg et Zaki Laïdi, étrillait une gauche misérabiliste et sans projet (L'Express du 11 janvier 2007). Le nouvel opus, écrit par deux économistes assurés de l'impunité de ceux qui ne se présentent pas aux élections, donne, avec jubilation, dans les réformes iconoclastes. De celles qui plaisent à la nomenklatura parisienne, séduisent parfois les politiques dans l'opposition, et mettent des milliers de personnes dans la rue dès le début de leur application.

Alors, quoi de neuf depuis le célèbre Toujours plus! de François de Closets en 1982? La méthode! Les deux auteurs ne dénoncent pas seulement ces avantages acquis devenus indus et qui empêchent la création d'emplois. Ils expliquent comment en sortir, selon eux, de manière socialement juste et politiquement acceptable: en indemnisant ceux qui bénéficient des rentes de situation que l'on veut éliminer. Cette manière d'acheter la paix sociale a quelque chose de cynique; elle est, au demeurant, extrêmement coûteuse, 380 milliards d'euros au total (voir détails page 48); enfin, l'usage du terme «privilèges» choquera ceux qui trouvent bien légitime que le CDI soit la règle, que l'emploi à vie est une garantie d'impartialité de la fonction publique, etc.

Mais les deux auteurs, s'appuyant sur des expériences étrangères réussies, sont persuadés des effets pervers des bonnes intentions françaises: croyant protéger les emplois, on les fragilise davantage. Parmi les sept blocages qu'ils auscultent (la retraite à 60 ans, l'emploi à vie dans la fonction publique, la protection des petits commerçants, la politique agricole commune...), nous en avons sélectionné trois que nous résumons: le numerus clausus des taxis, sujet limité, mais très pédagogique; la réforme de l'université et de la recherche, parce que chaque candidat à l'élection présidentielle, ou presque, la propose; la réforme du contrat de travail, sujet très sensible et qui concerne tout le monde.

Taxis: mettre fin au numerus clausus
Le problème. «Il y a aujourd'hui en France 47 000 taxis, dont 15 000 à Paris et en proche banlieue.» Soit un taxi pour 142 habitants dans la capitale. C'est moins qu'en 1925 - on en dénombrait alors 25 000 - mais toujours plus qu'à Lyon (un taxi pour 450 habitants) ou Marseille (un pour 800). Les raisons de cette pénurie? Une «tarification absurde qui conduit les chauffeurs à préférer passer des heures dans une queue interminable à Roissy plutôt que de rentrer à vide» et le «système des licences, qui fixe le nombre de taxis de manière rigide». La licence est rare. Elle est donc devenue chère et les chauffeurs s'endettent pour l'acquérir (entre 100 000 et 300 000 euros) ou la louer (autour de 30 000 euros par an).

La solution. Il faut supprimer les licences et autoriser la libre entrée dans ce secteur. Mais indemniser chaque professionnel au prix du marché de la licence (constaté avant l'annonce de la réforme). Le coût - 4,5 milliards d'euros - sera financé par les clients à raison de 0,50 ou 1 euro par course. Les tarifs et le compteur seront maintenus, excepté pour les trajets centre-aéroports, pour lesquels un prix fixe devra être établi, comme c'est déjà le cas à New York.

Recherche et universités: introduire autonomie et concurrence
Le problème. Aux Etats-Unis, pays de l'excellence en ces domaines, la recherche se concentre sur un petit nombre d'universités, l'élite. «En France, on maintient la fiction que toutes les universités sont des lieux de recherche»; les enseignants du supérieur s'accrochent à ce mythe qui leur garantit «une faible charge d'enseignement... Les profs sont payés - mal, c'est vrai - à faire la recherche qu'ils ne font pas»... Formés par de pseudo-chercheurs, les étudiants le deviendront eux-mêmes et ainsi de suite. «Même si l'on double les moyens, cela ne changera rien, pour la bonne raison que l'argent ne remplacera jamais la formation et le talent.»

La solution. «Il faut que les universités soient autonomes, libres de choisir leur stratégie, leurs enseignants, leurs étudiants.» Ainsi, une poignée d'entre elles pourra se spécialiser dans la recherche de haut niveau, les autres cherchant à fournir un enseignement de qualité sans prétendre à autre chose. Les professeurs «qui n'auront pas retrouvé un poste au bout de trois ans» seront dédommagés: soit on continue à les payer comme s'ils travaillaient, soit on leur verse, en une seule fois, un montant équivalent à la somme de leurs salaires jusqu'à leur retraite, celle-ci restant inchangée. L'autonomie et la concurrence ne sont possibles que si les universités perçoivent des frais de scolarité équivalant au coût de chaque étudiant. Pour éliminer le risque de sélection par l'argent, il faut donc un système de bourses, beaucoup plus avantageux qu'aujourd'hui, et des prêts aux étudiants gagés sur leurs revenus futurs.

Travail: un contrat unique et une assurance-chômage universelle
Le problème. Les entreprises veulent pouvoir licencier facilement; les salariés ont peur de se retrouver au chômage, même quand ils sont en CDI. Pourquoi? Parce qu'ils savent que, dans ce cas, ils auront du mal à décrocher un travail stable. Il faut passer d'une situation où l'emploi devient de plus en plus rare et, de ce fait, de plus en plus protégé à une situation où les protections ne seraient plus nécessaires, car l'emploi serait abondant.

La solution. La création d'un contrat de travail unique [on ne fait plus de distinguo entre CDD et CDI], avec une liberté presque complète pour embaucher et licencier. En contrepartie, les entreprises paieraient, pour chaque licenciement, une indemnité fixe et une cotisation de solidarité à un fonds d'indemnisation du chômage. Les sans-emploi, eux, auraient droit à une «assurance substantielle et universelle», même s'ils n'ont jamais travaillé, ainsi qu'à un accompagnement personnalisé de retour à l'emploi. «Après cette réforme, plus de gens passeraient par la case chômage, mais pour un temps plus court qu'actuellement.» Concrètement, dès son entrée dans la vie active, chaque salarié serait doté d'un «crédit assurance-chômage», un CAC, qui pourrait être utilisé tout au long de la vie, en cas de licenciement ou de démission volontaire. L'allocation serait égale à 90% du dernier salaire, jusqu'à un maximum de 1 650 euros par mois. Ceux qui gagnent plus pourraient compléter par des assurances privées.

Corinne Lhaik
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