La parution des Carnets de guerre de Vassili Grossman permet de décrypter l'œuvre du grand écrivain russe, témoin de Stalingrad et de l' «horrible vérité» de Treblinka
C'est grâce à Vie et destin que Vassili Grossman (1905-1964), grand écrivain russe d'origine juive, est passé à la postérité. Fresque humaine d'une intensité rare, vibrant plaidoyer pour la liberté piétinée par le système soviétique comme par le nazisme, Vie et destin fut achevé en 1961 et aussitôt confisqué par le KGB. Heureusement, une copie subsista et un éditeur suisse publia l'ouvrage en 1980. Ce chef-d'œuvre qui plonge au plus profond de la Seconde Guerre mondiale - et en particulier au cœur de la bataille de Stalingrad - reste d'actualité: non seulement il sera joué ces jours-ci à la MC 93 de Bobigny (1), mais surtout il trouve un écho singulier dans Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, le roman qui domina l'année 2006. D'où l'intérêt de pouvoir décrypter l'œuvre de Grossman, grâce à ces Carnets de guerre, qui paraissent enfin en français. On préfère le titre anglais, A Writer at War, qui dit mieux le côté composite de ce livre, dans lequel se mêlent les extraits de différents écrits - notes, essais, correspondance - pour une tranche de vie édifiante, aux premières loges du théâtre d'opérations. Passionné par la chose militaire, Grossman insista en effet pour se faire envoyer sur le front en tant que correspondant spécial du journal de l'Armée rouge, Krasnaïa Zvezda (l'étoile rouge). Il fut ainsi, témoin exceptionnel, présent sur les lignes soviétiques entre 1941 et 1945: on mesure combien cette expérience extrême a pu constituer le matériau brut de Vie et destin.
Mais le plus éprouvant, dans ces Carnets de guerre, où les commentaires de l'historien britannique Antony Beevor éclairent systématiquement les citations de Grossman au point de composer une sorte de narration illustrée, c'est l'article intitulé «L'enfer de Treblinka» - un texte qui sera cité devant le tribunal de Nuremberg. En 1944, Grossman accompagna les forces soviétiques qui libérèrent ce camp d'extermination où environ 800 000 personnes avaient péri en treize mois. Il recrée leur martyre, après avoir interrogé quelques survivants, avec une puissance qui terrifie. «Le devoir de l'écrivain est de rapporter l'horrible vérité, le devoir civique du lecteur est d'en prendre connaissance», écrit Grossman. Un credo exemplaire.
(1) MC 93 Bobigny, 01-41-60-72-72. Du 4 au 7 février.