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Bianca Castafiore. La diva du XXe siècle
Mireille Moons
Edition Moulinsart


Albert Algoud imagine la vie de la célèbre diva. Mireille Moons décrypte, planche par planche, l'unique personnage féminin évoluant dans l'univers de Tintin. Et l'on se délecte de la découvrir en leur miroir...

Lorsque les psychanalystes - Serge Tisseron en tête - se sont plongés dans l'œuvre d'Hergé, ils se sont intéressés à Tintin et à ses acolytes - Haddock, Tournesol, les Dupont(d) - mais ils ont négligé un personnage essentiel: Bianca Castafiore, unique caractère féminin des albums. Deux ouvrages, l'un biographique, l'autre historico-sociologique, réparent cet oubli et nous aident à décrypter l'immortelle interprète du rôle de Marguerite dans le Faust de Gounod.

Albert Algoud publie une captivante «biographie non autorisée» de la Castafiore, fouillant dans tous les recoins de la vie de la divine cantatrice, mêlant le tumulte du monde depuis le début du XXe siècle et la vie rêvée de la diva. Et quelle vie! En la suivant de Naples à New York et de la Syldavie à Moulinsart, le lecteur court à en perdre le souffle, comme dans un film des Marx Brothers. La Castafiore, c'est Phileas Fogg plus Mata Hari.

«Blanche Chaste Fleur» - traduction de son nom - entre majestueusement dans l'univers de Tintin à la page 28, cases 2 et 3 de l'édition en couleurs du Sceptre d'Ottokar, parue en 1947. Elle est installée à l'arrière d'une Cadillac modèle 1937, bleu roi, et recueille Tintin et Milou. Sans plus de formalités, la cantatrice se lance dans les trilles de l'air des bijoux. Une légende est née. Mais Albert Algoud a cherché qui se cachait réellement derrière la star: «Je voulais rencontrer le personnage en dehors des albums», explique-t-il. Il a donc fouillé dans les archives, vraies ou imaginaires. «J'ai même écrit au directeur de la Scala pour lui demander si la Castafiore y avait chanté, raconte Algoud. Il m'a répondu le plus sérieusement du monde.»

Son scoop? Le Rossignol milanais est un castrat! «D'ailleurs, ajoutez un "r" à son nom, et vous avez un indice.» Le biographe de la cantatrice tricote un récit alternant les documents véridiques et les faits inventés. Il nous révèle, par exemple, la vie des castrats, aux XVIe et XVIIe siècles, nous présente Giovanni Battista Velluti, interprète préféré de Rossini, et glisse un certain Alessandro Moreschi, futur maître de la Castafiore, «née Fiorentino, le 23 mars 1892, à Naples».

Algoud se délecte à imaginer la vie de la cantatrice avant Tintin. Hergé, qui n'est encore que Georges Remi, a 13 ans lorsque, avec sa troupe scoute des Ecureuils, il rencontre Bianca dans sa loge. Il est là pour s'excuser de son fou rire pendant la représentation de Faust. La diva lui demande son aide pour défaire son corset et l'adolescent découvre soudain la vérité... «La Castafiore serre un instant le scout contre elle et, d'une voix bouleversante, lui glisse à l'oreille: "Le secret de la Licorne! " Georges Remi, devenu Hergé, ne trahira jamais ce secret.»

L'auteur entraîne ensuite la diva dans les aventures les plus folles - mais toujours vraisemblables: elle rencontre le général de Gaulle à Londres, devient résistante, se lie à Luchino Visconti, est intime d'Andy Warhol, dont elle fréquente la Factory, est proche de Lou Reed; Fidel Castro la fait venir à Cuba en 1976, avant qu'elle atterrisse dans un couvent... «Bien que secondaire, elle est l'un des rares personnages de fiction qui sont devenus des mythes, affirme Algoud. Comme Gavroche, Tartuffe ou Cosette, elle appartient à notre imaginaire collectif.»

Mireille Moons s'intéresse à un autre aspect de celle qui s'évertue à écorcher le nom du capitaine Haddock. Elle s'est attelée à décrypter tous les détails vestimentaires de la Castafiore, à faire l'inventaire de sa valise. Un travail qui lui a pris quatre ans. «Il n'y avait presque rien dans les cahiers d'Hergé sur la Castafiore, alors que c'était un documentaliste acharné», explique Mireille Moons. Rien n'échappera, planche par planche, à son œil inquisiteur. Elle consulte aussi bien le Dictionnaire international du bijou que l'histoire du costume. «C'est comme cela que j'ai appris que la coiffe de Bianca lors de son récital dans la capitale syldave est un "attifet", rehaussé d'un bourrelet en crépon, caractéristique des bourgeoises établies du nord de l'Europe.» Nous découvrons aussi les charmes du décolleté «Sabrina», des manches «trois quarts à revers évasé», ou encore des gants «16 boutons». Les «13 silhouettes» du séjour à Moulinsart sont passées à la loupe. Sans oublier les fameux bijoux. Moons reproduit une correspondance entre Hergé et le bijoutier Jacques Arpels. «Je suis féministe et j'étais agacée que seuls des exégètes masculins parlent de la Castafiore, raconte-t-elle. Ils ont rarement dit des choses exactes sur elle.» L'intérêt de ce livre tient à la manière dont Mireille Moons insère le personnage de la Castafiore dans le contexte historique et social de l'après-guerre, nous fait comprendre comment l'interprète imaginaire de Gounod reflète la condition des femmes.

Comme un entomologiste, l'auteur observe la lente transformation de la cantatrice: «Au début, elle est ridicule, commente-t-elle. Mais, ensuite, elle se nuance, devient même une héroïne, comme dans L'Affaire Tournesol.» C'est que, entre-temps, Hergé est tombé amoureux de Fanny, une coloriste de vingt-huit ans sa cadette, qu'il épousera.
Au bout de son considérable travail de recherche, Moons pose la question qui divise les tintinophiles: «La Castafiore est-elle une emmerdeuse?» L'auteur affirme que l'emmerdeuse, c'est «celle qui entend se positionner comme une femme à part entière, non comme une moitié. Elle assume le risque de ne pas plaire, ce qui est une expression d'honnêteté personnelle». Haddock n'aurait pas pu mieux le dire.

Jean-Sébastien Stehli
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