L'un victime de la guerre, l'autre des feux de la rampe: Javier Cercas croise avec talent leurs destins
Dans l'Espagne festive qui n'arrête pas de savourer les fruits de la Movida, Javier Cercas passe pour un trouble-fête, parce qu'il agite de très mauvais souvenirs. Dans Les Soldats de Salamine (best-seller qui a fait le tour du monde), par exemple, il a réveillé les vieux démons de la guerre civile espagnole, sur fond de polar. Et c'est une autre guerre, tout aussi funeste, qu'il rameute dans son nouveau roman, A la vitesse de la lumière. En entremêlant deux destins, deux époques et deux continents avec une belle virtuosité.
Le narrateur de Cercas est un jeune écrivain sans gloire qui ronge cruellement son frein face à l'indifférence de ses contemporains. Il en profite donc pour quitter l'Espagne et pour s'envoler vers une petite université du Middle West. Où il rencontre un type étrange, silencieux, Rodney Falk, qui est revenu totalement ravagé du Vietnam et qui s'embastille derrière une muraille de secrets. Des secrets monstrueux, inavouables, pour ce pacifiste jadis parachuté dans l'enfer asiatique, où la mort déboulait «à la vitesse de la lumière». Les deux hommes deviendront amis, se sépareront et finiront tous deux au bord de l'abîme...
C'est leur histoire croisée que raconte Cercas. Celle de Rodney le paria, rescapé d'une guerre maudite. Et celle de son narrateur, qui, lui aussi, perdra son âme lorsque ses succès d'écrivain feront de lui une vedette médiatique. Avec ce récit partiellement autobiographique, Cercas fustige à la fois les sociétés qui envoient des innocents au casse-pipe et celles qui transforment leurs artistes en marchandises. Il fallait un sacré talent pour instruire en même temps ces deux procès dans un roman qui, comme le précédent, a fasciné les lecteurs espagnols.