Les derniers jours de l'aventurier britannique romancés par Olivier et Patrick Poivre d'Arvor. La légende valait bien une fiction
Leur petite entreprise ne connaît pas la crise. A flux tendu et sans basse saison. Jugez plutôt: en 2005, d'Arvor & frère n'a pas publié moins de six ouvrages. Pour la jeunesse, chez Albin Michel, illustrés ou non, chez Mengès et Place des Victoires. Au premier trimestre de 2006, deux autres récits sont déjà venus compléter l'offre familiale. Ingrédients de base: les héros et aventuriers de tous les temps, avec une prédilection pour les marins et les aviateurs. Marco Polo, Magellan, Vasco de Gama, Surcouf, Jules Verne, Guillaumet, Mermoz, Saint-Exupéry... n'ont plus de secrets pour Olivier et Patrick.
Chez les Poivre d'Arvor, on n'aime guère le gâchis et on prône l'utilisation intensive des données. Reconnaissance implicite de Patrick, l'aîné: «Alors que nous étions en train d'écrire, l'été dernier, une biographie de Lawrence d'Arabie, qui doit paraître dans deux mois chez Mengès, d'ailleurs, nous nous sommes dit que nous avions là un matériau formidable pour un roman.» A peine a-t-elle fusé que l'idée se concrétise. Un scénario est rédigé, les chapitres distribués. «Mais nous avons bientôt changé de découpage. Au roman polyphonique du départ nous avons finalement mêlé les points de vue au sein de chaque séquence. Du coup, afin d'unifier le ton, nous avons créé un troisième style. Après cinq ou six lectures impitoyables - nous ne nous faisons pas de cadeau - on ne sait plus qui a écrit quoi.» Pour le fonds, même complémentarité, Olivier, le diplomate angliciste, a lu toutes les biographies en anglais sur le prince du désert; et Patrick, le journaliste vedette, celles en français.
Chez les d'Arvor, on n'a pas froid aux yeux
De quoi écœurer nombre d'écrivains. Comment, en effet, écrire quoi que ce soit de nouveau sur l'ultraportraituré auteur des Sept Piliers de la sagesse? Mais, chez les d'Arvor, on n'a pas froid aux yeux. Et le toupet paie. Car - ne faisons pas la fine bouche - Disparaître, roman sur la dernière semaine du célèbre officier britannique, hospitalisé à Bovington, dans le Dorset, est des plus distrayant. Le procédé est habile et bien ficelé: les témoignages de tous les protagonistes, y compris celui du tombeur d'Aqaba, alors dans le coma, se succèdent du lundi 13 mai 1935, date de l'accident de moto de Lawrence, au dimanche 21 mai. Technique narrative qui permet de plonger dans la vie tumultueuse (1888-1935) du maître de la révolte arabe contre les Turcs.
Une vie haute en couleur et en déchirements, dont les grandes lignes sont intelligemment dispersées au gré des pages. Soit, pour résumer plus que rapidement: la jeunesse à Oxford dans une famille mal aimante; la passion très précoce pour le Moyen-Orient; les premières fouilles, en 1910, à Karkemish, vieille cité syrienne sur les rives de l'Euphrate; la collaboration avec les services secrets de Sa Majesté; les batailles contre les maîtres ottomans; la chute de Damas, en 1918; la fureur devant le partage franco-britannique; les longues années, en simple soldat, à se cacher derrière les pseudonymes.
Car «El Aurens», comme l'appelaient les Bédouins, dépassé par sa propre légende, n'aura cessé de fuir la notoriété, de tenter d'échapper au mythe mensonger, à la ferveur populaire et, surtout et avant tout, aux paparazzis de l'époque. C'est cette facette du personnage - chère à Patrick? - que les auteurs ont choisi de mettre en exergue. Tout comme les fêlures d'enfance et le mépris pour les plaisirs de la chair du petit homme aux boucles blondes et aux grands yeux bleus.
Les Poivre interprètent - l'accident de Lawrence serait un suicide - romancent - la présence d'Alicia, l'infirmière rousse, auprès de son «oncle»; la dispersion des cendres dans le désert de Syrie... - mais, toujours, enchantent, tant leur héros force la sympathie. «Nous aimerions bien être repérés dans la foire de la rentrée», déclare, un rien faux derche, le journaliste. Qui publie, pour la première fois, chez... Gallimard.