Le Cerf publie le 500e volume des textes fondamentaux de la civilisation chrétienne. Un trésor français porteur de l'esprit critique des Pères de l'Eglise
Parfois, l'élitisme est récompensé. La parution du 500e volume de la prestigieuse collection Sources chrétiennes, publiée par les éditions du Cerf, est l'occasion rêvée de se pencher sur les premiers textes fondamentaux de notre civilisation, qui, contrairement à ce que pensent les éditeurs commerciaux, enregistrent parfois des records de vente. Sait-on vraiment, par exemple, que le Journal de voyage d'Egérie, qui raconte l'itinéraire de Constantinople à Jérusalem d'une grande dame au tournant des années 370- 380 de notre ère, a atteint les 40 000 exemplaires? Que le fameux volume d'Irénée de Lyon, Contre les hérésies (Adversus haereses), a dépassé les 25 000? D'autres, il est vrai, ne touchent qu'une poignée de lecteurs. Mais tous représentent une immense richesse à protéger. D'abord, parce que nombre des grands auteurs de l'Antiquité tardive, menacés de «disparition éditoriale», continuent ainsi de circuler. Ensuite, parce qu'ils le font en langue française. De nombreux saints orthodoxes étudiés en lointaine Moscovie ne sont plus édités qu'en français, ce qui contraint les bons popes à s'initier à la langue de Molière. Enfin, il existe chez les Pères de l'Eglise une aptitude confondante à l'honnêteté intellectuelle et à l'esprit critique, ou tout simplement au raisonnement, qui tend gravement à se perdre. Examinons, au hasard, les Ecrits sur l'islam de Jean Damascène, qui datent du VIIe siècle. On y lit un étonnant dialogue - fictif - entre un Grec et un Sarrasin (ou Sarracène, ainsi que les Byzantins nommaient les Arabes). «Qui est, selon toi, demande le Musulman, l'auteur du mal?» «Evidemment, répond le Chrétien, celui qui, de plein gré, est le diable, ainsi que nous les hommes.» «A cause de quoi? surenchérit le Mahométan. - En vertu du libre arbitre.» «Quoi donc? s'étonne le Sarrasin. Tu possèdes le libre arbitre?» Suit une discussion qui oppose l'esprit critique, issu de l'hellénisme, à la pure volonté divine, chère aux tenants du Prophète.
Sources chrétiennes a vu le jour dans les ténèbres des années 1942-1943. En 1957, le 50e volume, les Huit Catéchèses baptismales de saint Jean Chrysostome, était livré aux amateurs. En 1994, pour la première fois, un volume de la collection est mis au programme de l'agrégation de grec: la Vie d'Antoine de saint Athanase. Dès 1977, une équipe de Sources chrétiennes est associée au CNRS. Depuis, l'aventure se poursuit avec la traduction de textes cathares, de manuscrits arméniens, d'inédits géorgiens, de littérature syriaque! Du reste, 40% des ventes de la collection s'effectuent à l'exportation. Un vrai petit trésor français dort à l'insu du grand public. Cela mérite bien un petit effort de lecture en sachant que quelques pages sapientiales ne feront jamais autant de mal qu'un quart d'heure de télé-réalité.