Depuis la révélation de Verre Cassé, Alain Mabanckou s'est imposé comme la nouvelle voix de la francophonie. Entre Brazzaville, Paris et Los Angeles, portrait d'un romancier fier de ses racines, qui refuse de s'enraciner
Enfin un écrivain qui ne ressemble à aucun autre, et pas seulement parce qu'il est originaire d'Afrique. Jeune, enthousiaste, inspiré, ouvert sur le monde, la vie, le rêve, conscient des progrès qu'il lui reste à faire (il prône même l'humilité), hermétique aux gesticulations germanopratines, Alain Mabanckou apporte un souffle d'air frais à la littérature française. Il a même ouvert si grand les fenêtres qu'après le succès de Verre Cassé (Points n° 1418), publié l'an dernier au Seuil, tous les éditeurs aimeraient débaucher cette nouvelle voix de la francophonie. Pour son talent de conteur, de remueur de langue, de bousculeur d'idées reçues certes, mais aussi parce qu'après avoir frôlé le Renaudot en 2005 notre homme pourrait bien, cette fois, rafler un prix avec son nouveau roman - Mémoires de porc-épic - qui s'inscrit dans la droite ligne du précédent (voir l'encadré).
Si Alain Mabanckou a choisi de s'exprimer par le conte, ce n'est évidemment pas un hasard, puisque sa vie même y ressemble, du moins lorsqu'il la déroule pour L'Express en s'éventant devant un Ricqlès-menthe. L'histoire débute il y a quarante ans à Pointe-Noire (Congo-Brazzaville), quand l'enfant vient au monde et, selon la croyance africaine, ligature au passage les trompes de sa mère, qui n'aura plus d'autres bébés. Ladite mère, qu'il ne voulait pas partager, est analphabète, vend des arachides dans les rues et, le soir, transmet à son rejeton les légendes de son village. En particulier, le mythe de ce double animal que chacun d'entre nous posséderait sur terre et qui a inspiré Mémoires de porc-épic.
Réceptionniste au Victory Palace, le père, lui, rapportait à la maison des San-Antonio récupérés dans les poubelles des coopérants. Et c'est ainsi que le jeune Alain, attiré par la couverture affriolante d'un polar intitulé La Fête des paires, découvrit en douce les joies facétieuses de la lecture. Des plaisirs qui compensaient les coups de fouet reçus à l'école pour chaque faute de français.
La fac le jour, les romans la nuit
Mais sa véritable éducation littéraire, Mabanckou se la doit d'abord à lui-même et à ses visites quotidiennes au centre culturel français, où dormaient la plupart des grands auteurs, certains, même, dans la Pléiade. «J'avais décidé de tout dévorer de A jusqu'à Z, explique-t-il avec un sourire, mais je n'en étais qu'à la lettre D lorsqu'on m'a envoyé étudier le droit en France. Jusqu'alors, je ne connaissais le monde qu'à travers les livres et j'allais de découverte en découverte. Imaginez lorsque j'ai lu Proust! Je vivais dans la misère, ma mère n'était guère démonstrative et j'étais éberlué par ce gosse de riche dans sa grande maison bourgeoise, incapable de s'endormir sans un baiser.»
A Paris, donc, Mabanckou fréquente la fac le jour, rédige la nuit des romans et poèmes. Que tous les éditeurs refusent. Il entre à la Lyonnaise des eaux, se marie, fait trois enfants, divorce. Et écrit, écrit toujours, trouve enfin un éditeur - le Serpent à plumes. Après une année sabbatique à l'université du Michigan, il s'installe aux Etats-Unis en 2002 pour enseigner les littératures francophones et afro-américaines. Voici quelques mois, il a été débauché par la célèbre Ucla et vient de déménager en Californie. Sacré parcours!
«Sans diplômes littéraires, jamais on ne m'aurait proposé ce poste en France, où l'on préfère les théoriciens aux praticiens. J'avais découvert les livres sur le tas, mais en Amérique c'était un atout. Etudier les lettres est parfois le meilleur moyen de tuer dans l'œuf l'écrivain qui est en soi. Ou de le dégoûter de la lecture.» Lui, en revanche, qui caresse le rêve borgésien d'un livre englobant tous les livres, rien ne semble jamais devoir le dégoûter d'écrire. Grâce à la littérature, notre Congolais errant a jeté des ponts entre ses différents mondes, il a crié son amour à sa mère, s'est inventé des doubles, des triples, a croisé sa réalité et son imaginaire, et organisé des confrontations entre Diderot, La Fontaine, Voltaire et l'imaginaire africain. Il a même réussi à retrouver l'argot qu'on parlait autrefois dans le bar que tenait son oncle, dans les bas-fonds de Brazzaville. «Mes héros sont souvent des exilés, des enfants uniques, comme moi, et cela sans que je l'aie décidé.» Ses livres sont aussi des hommages et des clins d'œil aux auteurs qu'il vénère: Garcia Marquez et son réalisme magique, Ionesco, Lewis Carroll, Sepulveda, les deux Albert: Camus et Cohen. Et bien sûr La Fontaine, qu'il parodie avec gourmandise.
Sauver la culture africaine par le papier
«La France aime flageller ses écrivains - voyez le mépris avec lequel les intellectuels ont traité Camus ou Saint-Exupéry. Aujourd'hui encore elle a de bons auteurs: je pense à Olivier Adam, Christian Gailly, Eric Chevillard. Et en même temps elle regarde de haut les littératures francophones, censées lui faire allégeance, quand elle devrait au contraire les accueillir à bras ouverts. Les Anglais, eux, ont su se nourrir des Rushdie, des Naipaul qui participent au rayonnement de leur langue!»
De fait, aujourd'hui, la plupart des grandes voix francophones - Condé, Glissant, Dongala, Boudjedra, Laferrière - sont installées outre-Atlantique où, paradoxalement, elles sont mieux entendues et systématiquement traduites, bien plus, en tout cas, que les écrivains français «de souche».
«Les Américains sont curieux de notre façon de mélanger les mots, les traditions orale et écrite», affirme Mabanckou, qui pense, dans la lignée des Senghor, Kourouma ou Hampaté Bâ, que la culture africaine ne sera sauvée de l'oubli que par le papier. Dans le même esprit, il aimerait à présent écrire un livre à partir de chansons. Avec, toujours, cette petite musique bien à lui. Rien qu'à lui.