L'Américain Dirk Wittenborn traque les maux d'une société incapable d'affronter ses angoisses. Entre polar et conte moral.
Dans La Pharmacie de Platon, l'un de ses textes les plus célèbres, Jacques Derrida s'est livré à une étude éblouissante sur le pharmakon, un mot grec qui a deux sens opposés: remède et poison. Pharmakon, c'est justement le titre américain du roman de Dirk Wittenborn, lequel chasse sur les mêmes terres que le philosophe français pour raconter une histoire vertigineuse, inquiétante, où déboulent tous les démons d'une époque qui, à force de vouloir guérir ses maux à l'aide de potions magiques, finira par s'intoxiquer avec ses propres remèdes.
Nous sommes à Yale, au début des années 1950, dans une Amé- rique où les psychiatres jouent volontiers les apprentis sorciers. Will Friedrich, chercheur en pharmacologie, rêve de découvrir l'élixir qui serait capable de soigner les angoisses, les névroses et les folies de ses compatriotes. Sa recette, il la puisera chez des chamans de Nouvelle-Guinée et il fabriquera des pilules qu'il croira miraculeuses, avant qu'elles ne se transforment en poisons redoutables à cause de leurs effets secondaires désastreux...
Savoir se battre à mains nues lorsque ça va mal
A la quête diabolique de Will Friedrich - et à ses démêlés familiaux, assez pitoyables - Wittenborn ajoute le portrait d'une Amérique qui se noie corps et âme dans les eaux frelatées de ses paradis artificiels, à grand renfort de coke et d'acide, de calmants et d'antidépresseurs.
Le bonheur est-il prescriptible sur ordonnance? Peut-on affronter nos tourments en avalant des gélules concoctées par des charlatans mégalos? La vie ne consiste-t-elle pas, au contraire, à savoir se battre à mains nues lorsque ça va mal? Ce sont ces questions que pose Le Remède et le poison, un conte cruel qui tient du polar psychologique et du traité d'éthique. Dans la lignée de John Irving et de Jonathan Franzen.