Il en faut du talent pour écrire un livre sur l'amitié qui ne verse ni dans le ravin des platitudes ni dans l'ornière de la mièvrerie. Marie Nimier, la «reine du silence», possède ce don qui, lorsqu'il est mis au service de la littérature, devient une grâce. Dans un récit à peine maquillé, elle retrace l'histoire d'une amitié absolue entre deux filles que tout sépare. Une amitié qui prit racine dans le terreau de l'enfance, mais aussi dans cette peur commune que l'on apprivoise «par les histoires que nous inventions à son sujet, semaine après semaine, année après année».
Léa, l'Amie, est une rousse flamboyante aux jambes interminables et au verbe haut. On la suit, malgré tout ce qui conspire à séparer deux enfants, de l'adolescence à l'âge adulte, cet âge bête où l'on s'étonne d'être encore en vie lorsque l'on a traversé les tempêtes de la drogue, de la désintoxication, de la mort de l'autre, de la prostitution. Léa est un personnage de roman. Soit. C'est l'une des plus belles héroïnes de cette rentrée littéraire. En véritable amie, Marie Nimier, la narratrice, ne parle jamais d'elle-même, mais toujours de Léa. Au passage, pudique, elle essaie de nous faire croire qu'en restant cette «reine du silence» qui ne se dévoile pas mais raconte tout de la vie de son amie, elle grave un autoportrait en creux. En vain.
Pourquoi l'amitié ne se brise-t-elle pas sur les rochers du temps qui passe? demande Marie Nimier tout au long de ce superbe livre. Peut-être n'y a-t-il pas de réponse. Un mauvais chroniqueur vous dirait qu'il faut sans doute chercher une raison du côté du père, absent dans les deux cas, celui de Marie (Roger, vous savez, le hussard, celui dont il est devenu si romantique de rappeler qu'il s'est fracassé à 37 ans au volant de son Aston Martin, au côté d'une énigmatique créature), celui de Léa (parti sans laisser de traces et remplacé par un Américain originaire de Saint Louis, Missouri). Marie Nimier délaisse toute psychologie de bazar au profit de l'essentiel: les mots. C'est peut-être cela, la clef de l'amitié: être capable, avec le temps, d'agencer les mots. Une réussite!