Le premier roman du Libanais Rawi Hage est une invitation à considérer de très près cette nouvelle génération d'écrivains nés dans un pays en proie à la guerre ou à la tyrannie qui se sont très tôt envolés pour des ailleurs où ils ont affûté leur plume mais n'ont jamais pu oublier leur pays natal. Rawi Hage vit aujourd'hui au Canada, après un long séjour à New York. Il lui a fallu vingt ans pour raconter «sa» guerre. Nous sommes à Beyrouth, au début des années 1980. La ville croule sous les bombes. Deux jeunes garçons trompent l'ennui et la mort à coups de virées dans les quartiers réduits à néant de la capitale. Ils se sentent devenir des voyous. Bassam ne songe qu'à partir. Georges, lui, s'engage dans les milices chrétiennes, alors en guerre contre les Palestiniens. Il ne tarde pas, d'ailleurs, à rejoindre un camp d'entraînement en Israël, abandonnant son ami d'enfance à ses minables petits trafics. Lorsque Georges rentre d'Israël, quelques mois plus tard, il n'est plus le même.
A travers le quotidien de ces deux amis de déroute, Rawi Hage brosse le portrait d'une génération élevée dans la violence, avec, en plus de la réalité qu'elle subit, les images importées d'Amérique. Celles d'un cinéma hyperviolent. De Niro's Game est un roman brillant, qui ne peut se comprendre sans que revienne à la mémoire cette scène du film culte de Michael Cimino Voyage au bout de l'enfer: lorsque Robert De Niro retourne au Vietnam chercher son ami d'enfance, devenu, sous l'emprise des drogues, la star de la roulette russe, et doit l'affronter à la table de jeu sous les cris d'une foule hystérique... A partir de cette scène, qui entraîna dans la mort de nombreux jeunes avides de ressembler à Robert De Niro, alors que le Liban devenait pour eux pire qu'un Vietnam, Rawi Hage a réussi un tour de force littéraire. La première partie de ce roman (Beyrouth maculée de poussière et de sang) et la révélation finale (digne d'un des meilleurs thrillers) font entrer Rawi Hage dans le cercle très fermé des écrivains capables de rendre compte de leur temps.