Avec Les Gens du Balto, Faïza Guène signe son troisième roman sur la banlieue. Un portrait tout en finesse de la «France d'en bas».
Kiffe kiffe tomorrow, Kiffe kiffe morgen, Kiffe kiffe domani... Non, nous n'avons pas sniffé: il s'agit juste d'un échantillon des multiples traductions de Kiffe kiffe demain, de Faïza Guène, publié en 2004 et vendu, en France, à près de 400 000 exemplaires. Une histoire de «oufs», comme diraient les héros de ce roman sans chiqué sur le quotidien de nos banlieues, mené presto par une jeune inconnue de Pantin au langage fleuri. Et la presse de se déchaîner sur la «Sagan des cités».
De quoi faire tourner la tête, que l'on soit du «9-3» ou du «9-2». Rien de tel, pourtant, avec Faïza la beurette, qui publie son troisième roman, Les Gens du Balto. Pas de vêtements de marque, de tics de langage ni d'effets de manches. Etonnamment mûre pour son âge - 23 ans - fraîchement mariée (à un Ivoirien oeuvrant dans l'humanitaire), elle converse placidement sur la terrasse de sa maison d'édition. «En fait, j'ai été vieille jeune, peut-être parce que je me suis prise en charge très tôt.» «Vous n'avez pas de grand frère, alors servez-vous de votre tête»: ce conseil avisé de sa mère, originaire d'Algérie, à ses trois enfants de la cité des Courtillières, à Pantin, Faïza l'a suivi à la lettre. Bachelière à 17 ans, membre actif des Engraineurs, une association d'aide à l'écriture de scénarios, la cadette de cette famille modeste (son père est un ouvrier du BTP à la retraite) n'enflamme que les mots. Qu'elle fait valser sur des carnets, en fine observatrice de ses contemporains, depuis sa prime jeunesse.
Au café-tabac de Joigny-les-Deux-Bouts
Epaté par sa verve, le président de son atelier, Boris Seguin («Mon père spirituel, mon deuxième "daron"», dit-elle), soumet quelques feuillets à sa soeur, la patronne d'Hachette Littératures. Avec, à la clef, un statut d'écrivain et une tournée triomphale aux Etats-Unis... Mais c'est à l'occasion d'un séjour en Hongrie, où elle regarde en boucle TV 5 et, donc, Questions pour un champion, que naît l'inspiration. «J'ai imaginé un père au chômage, vautré devant sa télé, voyant tous ces candidats aux passions les plus incroyables.» Autour de Jacquot, le téléphage, elle plante ses personnages: Yéva, sa femme, d'origine arménienne, employée de bureau à la grande gueule; Tanièl, dit «Quetur», leur fils aîné, sympathique petite brute; Yeznig, son frère, handicapé; Magalie, la blonde qui fait regretter à toutes les blondes de ne pas être brunes; Nadia et Ali, jumeaux d'origine arabe, ex-Marseillais. Tous clients du Balto, unique et glauque café-tabac de Joigny-les-Deux-Bouts, terminus du RER, dont ils détestent, en choeur, le patron, Joël, facho à souhait, et que l'on retrouve mort un petit matin.
L'enquête commence. L'un après l'autre, les protagonistes (dont le mort) témoignent, chacun dans la verdeur de sa langue. L'analyse est fine, le rythme soutenu, la chute astucieuse. Rarement la «France d'en bas» aura été dépeinte avec autant de justesse et d'allégresse. Kiffe kiffe Faïza!