Stars des stades, dopage et gros tirages... Le journaliste David Garcia évoque les coulisses du quotidien sportif. Un ouvrage détonant.
En 2003, la sortie du livre de Pierre Péan et Philippe Cohen La Face cachée du «Monde» fut une grenade éditoriale dont l'effet de souffle fit vaciller les murs du quotidien du soir. Toute révérence gardée, la publication, le 9 octobre, de La Face cachée de «L'Equipe» * (éd. Danger public) s'annonce comme un méchant coup de houle dans les eaux paisibles et monopolistiques où vogue, depuis plus d'un siècle, le navire amiral du groupe Amaury. Un journaliste indépendant, David Garcia, a passé près de deux ans à explorer les coulisses d'une institution qui aime à se faire appeler la bible du sport. C'est qu'il faut effectivement avoir la foi pour croire en son texte sacré, se dit-on en refermant le pavé.
Avec la révélation d'un encombrant secret de famille, l'ouvrage pique d'emblée là où ça fait mal. A la fin de l'année 2000, Pierre Ballester, journaliste à la rubrique Cyclisme, croisé de l'antidopage, dénonce deux de ses collègues auprès de sa hiérarchie. Témoignages écrits à l'appui, il les accuse de connivence avec les coureurs de l'équipe Festina et, notamment, de prises en commun de «pot belge», un cocktail de cocaïne, d'héroïne, d'amphétamines et d'antalgiques, très prisé du peloton ces années-là. Les deux journalistes nient. Mais on ne peut s'empêcher de sourire quand David Garcia exhume des anciens numéros de L'Equipe les odes exaltées de l'un d'eux à Richard Virenque, le vénéneux leader de Festina. Le scandale étouffé, Ballester mis à la porte, la blessure suinte encore. «L'Equipe n'est pas sortie de cette ambiguïté entre une critique salutaire du dopage et la nécessité, vitale pour elle, d'être proche des champions», reconnaît un rédacteur en chef.
De Tapie à Armstrong, une histoire cabossée
La question des rapports incestueux entre les journalistes et la poignée de sportifs et d'hommes d'affaires formant une caste d'intouchables tisse la trame de l'ouvrage. Au soir de la finale de la Coupe du monde 2006, le directeur de la rédaction, Claude Droussent, se fend d'un éditorial où il tance gentiment Zidane après son coup de tête sur Materazzi. Le lendemain, toujours en Une, il présente ses excuses à l'intéressé. Consternation. Entre-temps, révèle Garcia, les frères de l'icône ont téléphoné au journal pour expliquer que le projet de livre sur Zizou, comparable au Muhammad Ali publié chez Taschen (34 kg, 3000 euros pièce), n'était plus d'actualité pour les éditions L'Equipe. Une perte d'une dizaine de millions d'euros pour une tournure un brin moralisatrice, c'est cher payé l'objectivité.
De la guerre éclair contre son concurrent Le Sport (voir l'encadré) à la campagne anti-Jacquet de 1998, des années Tapie au cas Armstrong, La Face cachée de «L'Equipe» raconte l'histoire, sinueuse et cabossée comme une ascension de l'Aubisque, d'un journal qui, du haut de son magistère, exalte l'industrie du rêve. Même quand le rêve est fini.
* A l'heure où L'Express bouclait, la direction de L'Equipe, qui n'avait pas pris connaissance du manuscrit, s'abstenait de tout commentaire.