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Pourquoi êtes-vous pauvres?
William T. Vollmann
Edition ACTES SUD


«Pourquoi êtes-vous pauvres?», a demandé l'enfant terrible des lettres américaines à des exclus du monde entier. Une enquête dérangeante.

Vous vous gavez toute l'année, non sans un petit arrière-goût de honte, de reportages sur M 6 montrant Massimo Gargia et ses ridicules amies milliardaires bichonnant leurs chihuahuas? Vous dévorez les romans de Jay McInerney et de Bret Easton Ellis sur les rich and famous? Rassurez-vous, en cette rentrée littéraire, un livre étonnant vous offre la rédemption: de la première à la quatre centième page, il n'y est question que de pauvres. Dans la grande tradition des Hugo, des Orwell, des Agee, l'enfant terrible des lettres américaines, William T. Vollmann, National Book Award 2005 pour Central Europe (Actes Sud), a sillonné, durant quinze ans, bidonvilles thaïlandais, ruines afghanes, HLM russes et repaires de SDF californiens, une seule question - tragi-comique - à la bouche: «Pourquoi êtes-vous pauvres?»

Oui, pourquoi Sunee, ancienne prostituée, qui vit à Bangkok avec sa mère et sa fille parmi un amas de planches où l'eau croupit, fait-elle partie de ce milliard et demi d'humains subsistant avec moins de 4 dollars par jour? «Parce que j'étais déjà pauvre dans une vie antérieure», répond-elle entre deux rasades de mauvais whisky. Et pourquoi ce pêcheur de thon du Yémen ne gagne-t-il qu'une poignée de rials en échange de son dur labeur? «Allah fait ce qui est bien pour nous», croit-il savoir. Pourquoi, encore, la veuve russe Natalia termine-t-elle en mendiante sur un carton devant une gare gelée? Le mauvais sort jeté par une gitane...

On le voit, Vollmann, dont les traits boursouflés et inquiétants de SDF moscovite ont dû faciliter les contacts avec ces damnés de la terre, ne donne pas dans la sociologie policée à la Bourdieu. A l'encontre de toutes les règles de la discipline, il avoue payer ses témoins de quelques roupies, bahts ou yens. Nulle compassion, nulle mauvaise conscience, nul préjugé idéologique, nulle esquisse de solution, chez lui. Ni Marx ni Jésus.

Cet ex-grand reporter en Afghanistan, dont les romans, violents, sont peuplés de prostituées et de tueurs, pousse la porte - quand il y en a une... - pose ses questions, écoute attentivement et repart, ne se départant jamais de son esprit «politiquement incorrect». «Les réponses des pauvres sont souvent tout aussi pauvres que leurs existences», remarque-t-il cruellement, après avoir enregistré une énième doléance contre le «destin». Et ce n'est sans doute pas un hasard si son livre s'ouvre par une citation de Céline: «Les pauvres ne se demandent jamais, ou quasiment jamais, pourquoi ils doivent endurer tout ce qu'ils endurent. Ils se détestent les uns les autres, et en restent là.»

Peut-être est-ce, d'ailleurs, la limite de l'enquête «vollmannienne»: les réponses viennent toujours buter, à un moment, sur les notions presque philosophiques de responsabilité individuelle ou de liberté. En d'autres termes: est-on pauvre parce que l'on se saoule à la vodka ou se saoule-t-on à la vodka parce que l'on est pauvre?

Etrangement, ce voyage en extrême pauvreté, certes moins guilleret que le dernier Pennac, ne constitue pas une lecture déprimante - même si les portraits photographiques des témoins, dus à l'auteur, fixent une inquiétante galerie de difformités et de taudis. Peut-être parce que Vollmann énonce abruptement les choses. «Vous et moi sommes riches», assène-t-il à son lecteur (ne serait-ce déjà que parce que nous possédons un livre, le sien...). Et, en effet, en nous faisant toucher du doigt la sordide réalité quotidienne qui se cache derrière d'abstraites statistiques, le romancier américain parvient, sans jamais nous culpabiliser, à instiller en nous cette question dérangeante: «Pourquoi sommes-nous riches?»

Jérôme Dupuis
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