Lui à la plume, elle au fusain: Frédéric Pajak et Lea Lund racontent un quart de siècle de vie amoureuse. Un étrange voyage.
Ecrire en couple est un sport dangereux. La preuve? Lui voulait appeler ce livre: «Un couple passe». Elle préférait: «Un couple trépasse». Ils se sont finalement mis d'accord sur un titre plus consensuel, L'Etrange Beauté du monde. Et, en effet, il émane une certaine étrangeté de cette entreprise littéraire, véritable ovni associant le mélancolique Frédéric Pajak - texte - et son expressionniste épouse Lea Lund - dessins. Lui à la plume, elle au fusain, ces deux calvinistes déjantés nous racontent un quart de siècle de vie commune, de leur adolescence suisse à leur dernier périple en Afrique du Sud.
Un réjouissant coq-à-l'âne
C'est peu dire qu'ils ne se ressemblent pas: «Elle aime la musique, j'aime la lecture. Elle aime bouger, j'aime rester vissé sur une chaise. Elle aime sortir, j'aime rentrer, etc.» Mais, au-delà des considérations sur le lent délitement d'un couple, comme toujours avec Pajak, c'est l'art de la digression qui fait tout le charme de l'ouvrage. On passe ainsi de la vie désespérante de Paul Lafargue - gendre de Marx qui perdra ses trois enfants avant de se suicider avec son épouse en banlieue parisienne - aux conquêtes italiennes de Stendhal, d'un aphorisme déroutant de Karl Kraus - «L'Egypte, ça ne serait pas tellement loin. Mais pour arriver jusqu'à la gare»... - aux charmes des Abruzzes hors saison. Bref, un réjouissant coq-à-l'âne, rehaussé par les dessins décalés de Lea Lund - la pyramide du Louvre pour illustrer la haine de Paris nourrie par Stendhal...
Pajak le laconique et Lund l'électrique arriveront au bout de leur voyage de papier, tels «un chien et sa chienne pelotonnés, dressant leurs truffes tremblantes dans le vent du soir». Fourbus, mais heureux. Le couple s'est surpassé.