L'une est une écrivaine débutante d'une vingtaine d'années. L'autre, un éditeur de 68 ans blanchi sous le harnois, qui tutoie tous les géants de la littérature mondiale. Désormais proche de la retraite, ce légendaire manitou des lettres est réputé aussi brillant que caractériel. Fascinée, et flattée de l'intérêt qu'il lui manifeste, la jeune romancière va se laisser envoûter par le vieux beau en mal de chair fraîche. Qui, pour de mystérieuses raisons, tient absolument à lui faire écrire un livre sur la face cachée de son père défunt, une grande figure de la gauche morale... Il faut dire que, bien qu'un peu empâté, le sexagénaire, avec sa crinière en arrière et ses sourcils noirs, sa manière brutale de faire l'amour et son angoisse de vieillir, est irrésistible. Au fil d'une liaison torride, le pygmalion se révélera carrément tyrannique, pervers, et aussi homosexuel refoulé.
Tel est le «pitch» de La Domination, le nouveau livre de Karine Tuil - un récit sulfureux qui fait jaser ces jours-ci Saint-Germain-des-Prés. Ce roman, bien sûr, ne se limite pas à un portrait à clef, au demeurant composite, mais renvoie à une quête aux multiples résonances. Car en accouchant du livre qui lui a été commandé - le lecteur peut en lire plusieurs chapitres au fur et à mesure de son écriture - la narratrice va effectuer une plongée cathartique dans le passé de sa famille, sur fond de déchirements identitaires liés au judaïsme.
Reste qu'un lecteur normalement constitué peut difficilement ne pas se demander qui a pu servir de modèle au machiavélique mentor qui prend littéralement possession de l'héroïne. Séduction et manipulation étant les deux mamelles du métier d'éditeur, les candidats sont nombreux. Gageons que le roman plutôt «hard» de Mlle Tuil ne contribuera pas à pacifier les relations déjà tendues entre la maison Grasset et une enseigne rivale appartenant au même groupe d'édition...