A force de vanter les mérites du clonage, cela devait arriver: voilà Michel Houellebecq cloné à son tour, bien malgré lui, dans le beau et cruel roman de Pierre Mérot Arkansas.
| > Pierre Mérot Il a publié ses premiers livres aux éditions La Différence, où il a côtoyé Michel Houellebecq au début des années 1990. En 2003, il a obtenu le prix de Flore pour son roman Mammifères, publié chez Flammarion. Arkansas est le septième livre de cet écrivain de 48 ans qui enseigne le français dans un lycée du Val-d'Oise. |
On y assiste en effet, à travers le regard d'un homme de lettres vieillissant nommé Traum, à l'irrésistible ascension et à la chute d'un certain Kurtz, qui ressemble comme deux gouttes d'eau à notre Houellebecq national. Auteur de best-sellers nauséeux intitulés Entreprises, Tourismes et Clonages, ce personnage à la mèche filasse, à la manière de fumer «compliquée» et aux dégoûts péremptoires a distancé tous ses rivaux. Plein d'humour en même temps que d'un inquiétant sérieux, il n'a eu de cesse, comme Houellebecq, d'effacer son passé, trichant sur son âge, trahissant ses amis et se prétendant abandonné par sa mère pour mieux justifier sa haine du monde.
Depuis qu'il est devenu une star planétaire, l'ex-frustré a cependant troqué les anoraks et les chemisettes Monoprix pour les vêtements de marque. Le chantre de la misère sexuelle moderne a pu «se taper toutes les connes» qu'il désirait. «Plus on l'a adulé, plus il a méprisé et haï», écrit Pierre Mérot. Qui excelle à pasticher les provocations houellebecquiennes («La seule chose intéressante chez Céline, c'est son antisémitisme», lâche ainsi Kurtz sur un plateau de télé). Portrait à charge? Pas si simple. Certes, ses romans sombrent dans la facilité du glauque, mais Kurtz-Houellebecq a su refléter un nihilisme d'époque. Lui, du moins, «a fait l'effort d'aller vers les autres, même si c'est pour les haïr», reconnaît Traum, jaloux mais beau joueur.
Les choses se gâtent, dans la deuxième partie du roman, lorsque Kurtz, en digne émule de Raël, achète un ranch dans les solitudes brûlantes de l'Andalousie, pour y fonder une communauté. Utopie presque plausible que ce phalanstère partouzard, baptisé «Arkansas». Devenu gourou, Kurtz y donne libre cours à son érotomanie, à sa misanthropie, à son scientisme naïf. Entre deux conférences sur le clonage, ses adeptes - parmi lesquels un écrivain à fume-cigarette et un animateur de télé libertin - vaquent parmi les nymphettes nues, se nourrissent de camembert Carrefour (car le maître est pingre), tandis que des haut-parleurs martèlent l'Ode à la joie ou des extraits de La Possibilité d'une île. Mais, bientôt, cette ambiance digne de Mon curé chez les nudistes cède la place à des turpitudes façon Salo ou les 120 journées de Sodome. Sombrant dans la démence, Kurtz finit par immoler ses disciples par le feu. Et par solder son contentieux avec la gent féminine en découpant sa mère et sa femme en petits morceaux...
Ces scènes grandguignolesques - pour ne pas dire choquantes - ont pour contrepoint des chapitres aériens retraçant les dernières heures du vieux Traum. Tandis que les flammes de l'apocalypse dévorent Kurtz le «grantécrivain», Traum le raté, dans les divagations de l'agonie, revoit ce qu'il a le plus aimé au monde: Jean-Sébastien Bach, sa femme disparue, la ville de Bruges... Difficile de ne pas être bouleversé par cette assomption baroque, qui fait d'Arkansas bien plus qu'un roman à clef: une fable alcoolisée sur l'étrange métier d'écrivain, sur la souffrance surmontée et le sens de la vie. Aux dernières nouvelles, Michel Houellebecq, à qui le livre a été envoyé, l'aurait trouvé «d'une lecture très déplaisante».