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l'actualité littéraire
La porte des Enfers
Laurent Gaudé
Edition ACTES SUD


Dans un Naples grouillant de vie et de malheurs, le Goncourt 2004 ouvre La Porte des Enfers. Un conte envoûtant.

A 36 ans, Laurent Gaudé a déjà fait le plus difficile. Il a obtenu le Goncourt - en 2004, pour son troisième roman, Le Soleil des Scorta - chez un éditeur improbable, Actes Sud, plus habitué à l'engouement des lecteurs qu'à celui des jurys, et a abordé avec succès les livres «d'après», Eldorado (2006) et Dans la nuit Mozambique (2007). Bref, l'ancien étudiant en lettres classiques, dont la prolifique carrière parallèle de dramaturge ne pâtit en rien de ces percées romanesques, ne subit plus la «pression». Le paradis, ou presque! Pourtant, c'est bien en enfer que Laurent Gaudé nous entraîne. Non pas l'enfer, toujours pavé de bonnes intentions, de nos littérateurs d'aujourd'hui, mais les Enfers chers aux prosateurs de l'Antiquité grecque, visions cauchemardesques de la souffrance absolue.

«Donne-moi celui qui l'a tué!»
«J'ai écrit ce livre pour mes morts [...] Puisse ce livre les distraire. Ce qui est écrit ici est vivant là-bas.» Ainsi soit-il! Mais que le lecteur, quelque peu échaudé par cette sombre introduction, ne s'y méprenne pas. La Porte des Enfers, le dernier roman de notre talentueux trentenaire, n'a rien d'un énième manuel à l'usage des candidats au suicide. En alternant l'ombre et la lumière, la désespérance et l'espoir, la vengeance et le pardon, il entend, tout au contraire, insuffler aux plus meurtris un peu de l'énergie de leurs défunts. Mythe d'Orphée et Divine Comédie... Gaudé pianote, puisant, pour son conte métaphysico-fantastique, le meilleur des Anciens, ressuscitant là les morts, rattrapant ici les criminels dans la course du temps. Théâtre de sa tragédie, cette Italie du Sud dont il a fait sa seconde patrie, avec, pour épicentre, une Naples plus moderne que jamais, grouillante de vie et de malheurs.

Toto Culaccio. Un patronyme qui n'a de sympathique que la consonance. C'est lui qui, un chaud matin de juin 1980, commet l'irréparable. Pour avoir voulu abattre un mafioso d'un clan adverse, ce membre éminent de la Camorra tue Pippo, 6 ans, fils de Matteo, chauffeur de taxi débonnaire, et de Giuliana, pimpante serveuse du Grand Hôtel Santa Lucia. Effondré, Matteo, qui accompagnait le petit à l'école, revit inlassablement chaque seconde de la funeste matinée, comme s'il pouvait, en modifiant un minuscule détail, donner un autre cours au destin. Giuliana, elle, est définitivement grimée. Teint de craie et yeux cernés ne la quitteront plus, tout comme son désir de vengeance. «Donne-moi celui qui l'a tué!» Pauvre Matteo, bougrement humain, incapable de satisfaire la soif inaltérable de sa femme.

Au volant de son taxi, il dérive la nuit, le long des avenues, peuplées d'ombres enfermées de solitude, versant oxygéné de l'enfer sous-terrain. C'est auprès d'êtres à son image, brisés par la vie, qu'il va retrouver un semblant d'énergie. Parmi eux, un professore fêlé, qui connaît la Porte des Enfers, et un curé cancéreux, prêt à l'accompagner dans les ténèbres. Au terme d'un terrible périple, hanté par un cortège d'âmes gémissantes, Matteo retrouve Pippo, qu'il envoie à sa place au sein des vivants. Un affront qu'en ce 23 novembre 1980 la terre fera dûment payer aux Napolitains.

Pippo, lui aussi, se vengera, vingt ans plus tard. Dès la première scène du roman, il passe d'ailleurs à l'acte, Laurent Gaudé jouant l'alternance entre les décennies tout au long de sa fable. Un procédé, parfaitement maîtrisé, qui ajoute à la force de ce livre obsédant. L'assurance de se distinguer parmi les 466 romans français de la rentrée...

Marianne Payot
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