Attention, révélation! Tristan Garcia publie son premier roman chez Gallimard. C'est l'un des meilleurs de cette rentrée littéraire. A 27 ans, il n'a pas connu les années 1980-1990, toile de fond de ce formidable conte moral. Disons plutôt qu'il n'avait pas l'âge, à l'époque, de suivre ses héros dans les backroomssordides des quartiers gays. Il dit avoir tout inventé. Or, tout, dans ce roman qu'on ne lâche pas quand bien même le voudrait-on, sonne terriblement juste.
Ils sont trois. Trois hommes. Doumé, Willie et Leibo. Trois types bien que la vie va briser. Les deux premiers furent amants, puis ennemis. Le troisième, prototype de l'intellectuel médiatique, débuta sa vie à l'extrême gauche pour finir sa carrière sous les lambris d'un ministère. A eux trois, ils incarnent la démesure et la vacuité de ces années folles. Une page d'histoire, en somme. Cette histoire, c'est une femme qui la raconte. Liz, elle s'appelle. Journaliste à Libé. Mal dans sa peau. Un peu paumée. Spectatrice. A la fin des années 1980, Liz rencontre Doumé. Homosexuel, journaliste, talentueux. Elle devient son amie, en même temps que la maîtresse de Leibo, l'intello rongé par la culpabilité et l'obsession de la célébrité. C'est elle qui présente Willie à Doumé. Willie, comment le présenter? Beau comme un dieu, une sorte de Rimbaud déjanté. Puis tout dégringole. Le sida. La mort. L'insouciance. Les séparations. La haine... La guerre, quoi.
Très vite, on oublie les scories propres à tout premier roman (le style: Tristan Garcia visait Céline, mais on est plutôt chez Yann Moix). Ce livre est beau parce qu'il dérange. Parce que, que l'on soit homo ou hétéro, «pédé» ou «juif», ou bien ni l'un ni l'autre, on retrouve tout ce qui fait la grandeur et la décadence de ceux qui aiment, doutent, passent, meurent. Il y a quelque chose de fitzgéraldien dans cet univers merveilleusement décrit. De ce premier roman on ressort sonné. Comme si venait de s'incarner en mots une réalité dont nous n'avions qu'une vague intuition et qu'il fut toujours impossible de nommer. Vous venez d'assister à la naissance d'un écrivain. Un vrai.